En Chine, les femmes écrivent aussi…

De la Révolution culturelle maoïste aux nuits shanghaiennes des années 90, la littérature chinoise se conjugue depuis plus d’un siècle au féminin.

De très belles plumes féminines, méconnues en Occident, ont émergé en Chine tout au long du XXe siècle. « La littérature chinoise est étroitement liée à l’histoire politique de ce pays qui a toujours alterné périodes d’ouverture et périodes de repli », explique Geneviève Imbot-Bichet, directrice des éditions Bleu de Chine. Ainsi, en 1919, lors du mouvement du 4 Mai, la jeunesse étudiante remet en cause la société traditionnelle et prône l’émancipation des femmes. La Chine s’ouvre à la modernité en s’inspirant de l’Occident. L’écrivaine Ding Ling (1904-1986) publie dans une revue Le journal de Mademoiselle Sophie, dans lequel elle conte les aventures amoureuses et sexuelles d’une jeune femme. Un roman féministe qui défraye la chronique dans une Chine qui pratique encore le mariage forcé et bande les pieds de ses filles.

Les écrivaines chinoises nées dans les années cinquante auront moins de chance, la Révolution culturelle ayant raison de leurs ambitions littéraires. « Cette génération a été totalement sacrifiée », affirme Geneviève Imbot-Bichet, « mais elle a donné des écrivaines impressionnantes. Ces filles ont été exilées à la campagne quand elles avaient quinze ans. Ce qui devait durer quelques mois a parfois duré plusieurs années. Elles ont vécu dans des conditions épouvantables, contraintes à des travaux durs et dégradants. Quand elles sont rentrées, certaines d’entre elles ont pourtant eu le courage de reprendre des études et sont devenues écrivaines. » Appartenant au courant néoréaliste, ces écrivaines vont décrire avec force et profondeur le sort des femmes. Zhang Kangkang, issue d’une famille d’intellectuels communistes, a passé huit ans dans le nord de la Mandchourie ; elle a écrit L’impitoyable et Tempêtes. Fang Fang, elle, a été ouvrière pendant la Révolution culturelle ; elle reprendra ses études et publiera Une vue splendide. Chi Li met en scène, dans son dernier roman, Tu es une rivière, une veuve de 37 ans  qui élève seule ses sept enfants.

Quelques écrivaines de cette « génération sacrifiée  se sont exilées et ont parfois adopté la langue de leur pays d’accueil. Wei-Wei (née en 1957), « rééduquée » à la campagne, s’est installée en Angleterre après avoir séjourné en France. C’est d’ailleurs en français qu’elle a écrit ses trois romans. Xinran, envoyée dans un orphelinat réservé aux enfants de « chiens à la solde de l’impérialisme », quittera finalement la Chine en 1997 pour l’Angleterre ; dans ses livres, elle donne la parole aux femmes chinoises oubliées, dominées, brutalisées. Ses ouvrages sont d’ailleurs représentatifs de l’émergence à cette époque d’une littérature davantage ancrée sur des positions féministes.

Dans les années 90, ce sont deux jeunes femmes, Weihui et Mian Mian, qui font scandale en publiant respectivement, Shanghai Baby et Les bonbons chinois. Censurés en Chine, les deux livres s’arrachent sur Internet et rencontrent un accueil triomphal en Occident en proposant une plongée « sex, drug and rock’n roll » dans l’empire du Milieu. Les préoccupations et l’isolement de la jeunesse sont au cœur de leurs récits. Les personnages féminins, bien qu’habitant des quartiers animés, éprouvent un profond sentiment de solitude. Elles incarnent une jeunesse post-moderne décomplexée et désabusée dont les confessions impudiques flirtent parfois avec le morbide.

Sources :

  • Courrier international, supplément de mars 2004
  • « Spécial Chine »,  Lire, avril 2004