Cinéma, Femmes et Islam

 « Les hommes doivent réaliser de quoi les femmes souffrent. C’est essentiel pour l’humanité ». Jafar Panahi.

Jamais plus qu’aujourd’hui, à l’échelle mondiale, la place des femmes dans les pays musulmans n’a suscité autant de questions. Si dans le monde d’hier, les femmes musulmanes étaient presque invisibles, il en va tout autrement en ce début du XXIe siècle.

Ces femmes s’exposent de plus en plus aux regards. Des regards perplexes, saisis par la diversité des images de femmes musulmanes contemporaines : femmes voilées, différemment voilées, non voilées, en pantalon, en jupe, femmes instruites exerçant diverses professions, des femmes députés, ministres, artisans, ouvrières, écrivains, artistes, femmes analphabètes, paysannes ou citadines, femmes présentes activement dans l’espace public et femmes restreintes à l’espace intérieur, soumises entièrement aux volontés des pères et des maris. Et cette diversité est visible non seulement dans les pays musulmans du Maghreb au Machrek mais également à l’intérieur même de ces pays.

De cette variété étonnante de figures féminines, le cinéma du Maghreb et du Moyen-Orient nous offre, quand le contexte socio-économique et politique le permet, des portraits de femmes qui pensent, agissent et réagissent à une société au sein de laquelle l’Islam est la religion dominante, à une société enfermée dans ses lois et ses coutumes, à une société contrainte de concilier aujourd’hui tradition et modernité.

Pendant longtemps, il est indéniable que la femme a été la première victime des traditions dans l’ensemble des cinématographies arabes. En effet, pendant de longues années, les cinéastes l’ont perçue à travers le prisme d’idées préconçues, lui confiant tantôt des rôles de jeune fille innocente, victime et opprimée, ou de vierge effarouchée et dominée, tantôt de femme fatale qui séduit les hommes, toutes générations confondues, entraînant leur perte. Si, à l’écran, l’image stéréotypée de la femme tend à s’éclipser avec le temps, elle reste néanmoins prisonnière des traditions, soumise à la bonne volonté des hommes.

Pire, les hommes déforment souvent l’image de la femme, la montrant sous un jour peu reluisant, se liguant contre elle et exploitant ses charmes à l’écran à des fins commerciales. L’homme, dans le cinéma arabe, persiste à considérer la femme comme son inférieure en intelligence et en compétences. Pour lui, elle n’est qu’un corps – ou un beau corps –, ou encore une maîtresse de maison juste bonne à élever sa progéniture. C’est soit une jeune fille rêvant au prince charmant, soit une femme attendant le retour de son mari, soit une mère se sacrifiant pour son mari et ses enfants. Elle existe rarement par et pour elle-même. L’homme est l’axe autour duquel elle tourne : elle ne vit que pour lui, ne souffre que par lui, elle est son honneur. Et lorsque l’homme la défend, c’est en réalité son propre honneur et sa propre dignité qui sont en jeu. La société arabe, patriarcale, impose à la femme la vertu et la bonne éducation de ses enfants. Le pouvoir de la mère résulte de sa relation privilégiée avec ses enfants, car le “Paradis est sous les pieds des mères”. Et le cinéma arabe s’est fait le reflet de cette réalité.

Toutefois, aujourd’hui, cent ans après la parution des deux œuvres de Kassem Amin La Libération de la femme et La Femme nouvelle, et quelque cent quinze ans après l’appel du cheikh Mohamed Abdo aux réformes sociales, la réalité n’est pas aussi sombre qu’elle en a l’air. Nombreux sont les films aujourd’hui à savoir défendre les femmes, dénonçant l’immobilisme de la société.

En effet, le cinéma ne nous offre plus une image unique et stéréotypée de la femme mais une pluralité de portraits féminins, illustrant plus généralement la place de la femme au sein des sociétés musulmanes. Désormais, les films mettent en lumière le quotidien de la femme et posent des questions quant à un épanouissement possible dans des sociétés où l’Islam est la religion dominante. Comment vit-on le fait d’être une femme au sein de l’espace privé comme dans la sphère publique ? Comment envisage-t-on sa relation aux hommes dans une société où le corps féminin est assimilé à ce qui ne saurait être montré ?

Car aujourd’hui, la condition de la femme musulmane est loin d’être idyllique dans ces pays, même s’il faut prendre en compte la diversité des situations. Dans la plupart des pays musulmans les femmes sont toujours sous le joug de sept cents ans de « charia ». Des millions de femmes endurent de terribles souffrances. Elles sont encore enfermées, brûlées, lapidées … Sous la « charia », les femmes sont considérées comme inférieures et doivent être soumises à leur père ou à leur mari.

Pourtant, en quelques décennies, la condition de la femme en terres d’islam a été profondément bouleversée : accès à l’éducation, notamment supérieure, présence sur le marché du travail, contrôle des naissances. Mais, chacune de ces conquêtes se heurte à des résistances, et les mentalités sont plus difficiles à changer que les lois. Divisés en multiples courants, laïques, libéraux, islamistes, les mouvements de femmes, du Maroc à l’Iran, mettent en cause des traditions ancestrales, revendiquent plus de droits, relisent le Coran et l’histoire musulmane, parfois dans la dispersion, parfois dans une étonnante unité.

Or, le « 7e art » offre aussi la possibilité aux cinéastes de faire des films au secours de ces femmes. Outre le fait de mettre en scène le quotidien de ces femmes, il permet la production de discours engagés, dénonçant des lois et des pratiques propices à l’oppression, à l’enfermement et à la violence dont sont victimes les femmes musulmanes. Dénonciateur, le cinéma des pays du Maghreb et du Moyen-Orient est aussi un moyen de réagir à une situation donnée et de proposer des voies d’évolution en faveur de toutes ces femmes.

Mais pour donner naissance à un tel cinéma, il faut des hommes et des femmes qui s’engagent, se mobilisent, s’obstinent afin que leurs cris soient entendus. Pendant longtemps, la présence masculine a été la règle derrière la caméra : Abbas Kiarostami, Nadir Moknèche, entre autres, ont remis en cause l’image stéréotypée de la femme qui prédominait dans le cinéma et ont proposé un nouveau modèle, une nouvelle image de la femme, accueillis plus ou moins bien par la société et les autorités politiques.

Toutefois, la nouvelle donne ne se réduit pas à un nouveau regard du cinéaste masculin sur la femme : dans les pays arabes, y compris dans les pays du Golfe, conservateurs et tard venus à l’industrie cinématographique, des dizaines de femmes ont choisi le cinéma comme mode d’expression et de communication en dépit des difficultés inhérentes aux métiers du « 7e art ». Car la femme a sans aucun doute son point de vue à exprimer sur la vie, l’humanité, la société, l’amour et l’homme.

Elle a surtout beaucoup à dire sur la femme, sur ses particularités, ses secrets existentiels, ses sentiments les plus profonds, ses souffrances et ses attentes… Les femmes cinéastes consacrent la libération de la femme et insistent sur ses compétences et ses possibilités créatrices, démontrant son rôle de productrice, d’éducatrice et de décideuse. Elles tentent également de traiter de ses problèmes et de sa position sociale, et de refléter sa réalité.

Le cinéma féminin n’est peut-être pas globalement différent du cinéma masculin, mais la femme y apporte sans aucun doute un souffle nouveau. Elle propose, à sa façon, un discours différent, mélodieux, plus frais et plus humain. Elle revient à la pureté originelle pour exprimer de petites choses intimes et simples, mais profondément humaines et sincères.

Aux travers des adolescentes, des jeunes filles et des femmes dans des sociétés variées, les femmes cinéastes racontent des histoires de refus, de révoltes, de recherche de liberté et d’affirmation de soi.

Mais qu’ils soient homme ou femme, les cinéastes se caractérisent aussi par leur obstination et leur foi dans un métier trop souvent précaire. Faire un film dans ces pays reste en effet un parcours semé d’embûches : autorisations de tournage, difficultés financières, matériel technique, diffusion locale … autant d’éléments qui posent la question suivante : comment ces films parviennent-ils à servir une cause, leur cause quand ils peuvent être interdits dans leur pays d’origine ?

Parce que la présence des femmes, ou leur absence, dans les cinémas des pays dits musulmans est directement liée aux évolutions économiques, sociales et politiques ainsi qu’à la place occupée par la religion, certains pays ne seront pas mentionnés au cours de cette étude, non pas parce que la condition de la femme y est idyllique, bien au contraire, mais parce qu’un cinéma sur les femmes et par des femmes n’y a pas sa place. A titre d’exemple, citons l’Arabie Saoudite.

La zone géographique a également été restreinte afin que ce travail soit réalisable dans le temps imparti. Les cinématographies égyptienne turque, pakistanaise, indonésienne … se seront pas abordées ici bien qu’elles soient tout aussi passionnantes.

Enfin, les sorties cinématographiques de ces dernières années et leur distribution en France ont joué un rôle important dans le choix des films et des cinéastes abordés ici. Proposant une étude détaillée sur la condition de la femme dans le cinéma des pays dits musulmans, nous nous devions d’avoir vu et revu les films abordés, ce qui a été fait.

Reste donc à découvrir une filmographie centrée sur l’Algérie, la Tunisie, l’Iran et l’Afghanistan. Il n’en reste pas moins que films et cinéastes d’autres pays pourront être cités.

Lire l’intégralité*.

*Thèse professionnelle rédigée en 2005.
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