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Gabrielle Chanel ou les bénéfices du désordre amoureux

Moulins. 1903. Gabrielle Chanel a 20 ans. Après huit années passées auprès des religieuses dans un orphelinat, elle est enfin libre. Elle entre comme commise « A Sainte-Marie », maison spécialisée en trousseaux et layettes qui vend aussi jupons, voilettes, fourrures, boas… Le samedi, elle danse au Café Chinois et le dimanche, il y a quadrille à l’Alcazar.

Echapper à son milieu

A l’époque, Moulins est une ville de garnison. Nombreux régiments y sont cantonnés. Les officiers et sous-officiers aiment s’amuser, contribuant à l’animation de cette petite ville de province. Ils vont se divertir au Grand Café. Ils ne tardent pas à remarquer le charme de Mademoiselle Chanel mais aussi ses bonnes manières et une distinction naturelle, transmises grâce à une éducation religieuse stricte. A 20 ans, Gabrielle est une jeune fille au teint mat, très mince alors que la mode est aux formes généreuses. Obstinée et orgueilleuse, elle a une beauté singulière. Les hommes la regardent. Mais si Gabrielle est flattée d’attirer les regards, elle a une autre priorité : sortir de son milieu.

Le Rotonde, un café concert à la mode, propose à des chanteurs de se produire. Gabrielle est là qui écoute, observe. Pourquoi pas elle ? Elle aime le chant et a fait partie des chorales de l’orphelinat et du pensionnat. Elle décide de se lancer. A son avantage, elle a un public acquis à sa cause, les officiers et sous-officiers en garnison à Moulins. Tous l’applaudissent même si son absence de voix est évidente. Très vite, elle devient la coqueluche de la Rotonde. Gabrielle commence en général avec un couplet de « Ko Ko Ri Ko », revue où Polaire avait fait son succès en 1898 à la Scala, café concert parisien. Puis, la salle une fois chauffée, elle entonne « Qui a vu Coco dans l’Trocadéro ? ». Cette chanson lui donnera son surnom célèbre, « Coco », que pourtant elle n’aimait guère. C’est un triomphe. Les admirateurs sont toujours plus nombreux. Gabrielle, elle, se voit déjà en haut de l’affiche.

Ses distractions nocturnes ne tardent pas à remonter aux oreilles de son employeur. Elle est renvoyée. Qu’à cela ne tienne, Coco décroche un contrat à la Rotonde. Mais au bout de quelques mois, elle voit bien que sa carrière tarde à décoller et commence à s’ennuyer. En 1906, elle décide de partir tenter sa chance à Vichy. Elle n’y reste qu’une saison, le temps des désillusions. Des admirateurs de Moulins viennent néanmoins lui rendre visite. Parmi eux, Etienne Balsan, le seul à la décourager de persévérer dans cette voie : « Tu n’arriveras à rien. Tu n’a pas de voix et tu chantes comme une seringue(1) », lui dit-il. Héritier d’une très riche famille de Châteauroux, le jeune homme est passionné de chevaux de course. Certes, il n’a pas la prestance des officiers de la cavalerie du 10e chasseurs et il est moins titré que la plupart de ses camarades. Il a un physique assez commun : un visage rond, il n’est ni grand ni élancé. Mais, il est honnête avec Gabrielle. Malgré ses conseils, elle s’obstine pourtant à devenir chanteuse. Jusqu’à ce que la désillusion laisse place à l’échec. Gabrielle rentre à Moulins, faisant une croix sur sa carrière de chanteuse. Elle reprend son emploi de commise.

La vie de château

Etienne Balsan va bientôt quitter Moulins. Celui-ci a néanmoins eu le temps de transmettre à Gabrielle sa passion des chevaux. Alors qu’Etienne était venu lui rendre visite Vichy, il l’avait invité à une séance d’entraînement. Gabrielle se souvient : « Nous prîmes rendez-vous pour le lendemain. Après l’Allier, au-delà de la passerelle, je descendis dans les prés et me trouvais dans les boxes. On respirait une bonne odeur d’eau remuée. On entendait mugir le barrage. La ligne droite, fraîchement coupée s’étendait, parallèle à la rivière ; sable, barrières blanches, et, au fond, les monts du Bourbonnais. Le soleil dorait la côte de Gannat. Les jockeys et les lads se suivaient, au pas, genoux au menton. Quelle belle vie, soupirai-je. C’est la mienne toute l’année, répond Etienne. Ce pourrait être la vôtre(2). »

Gabrielle ne répond pas. Mais l’idée va faire son chemin. Certes, elle n’est pas amoureuse d’Etienne Balsan mais il a des qualités : boute-en-train, généreux, adoré de ses amis. C’est un camarade fort agréable. Alors pourquoi pas ? « Tu n’as pas besoin d’une élève ?(3) », lui lance-t-elle un jour. Etienne l’a prend au mot : « Ah ! La petite Coco veut qu’on lui apprenne à monter à cheval, elle veut qu’on l’emmène, eh bien, on l’emmènera(4) ! » Gabrielle est jolie et amusante. De plus, elle partage maintenant sa passion pour les chevaux. Il pourra lui apprendre à monter à cheval. Elle serait une compagnie agréable. Un soir de 1907, Gabrielle Chanel quitte Moulins, son emploi de commise et les beuglants où, c’est sûr, elle ne fera pas fortune. Elle a décidé d’accepter l’invitation d’Etienne Balsan et débarque à Royallieu, près de Compiègne.

Une nouvelle vie attend Coco. La propriété d’Etienne est une très belle demeure provinciale, entièrement remise en état. La chambre de Gabrielle est soigneusement décorée et possède même une salle de bain privative. Gabrielle est émerveillée. Que de luxe ! Les jeunes gens ne partagent pas la même chambre. Mais si leur relation est sur le mode de la camaraderie, il est très peu probable qu’elle soit restée platonique (5). Gabrielle devient sa maîtresse, Etienne lui offre un toit. Mais celui-ci n’oublie pas d’où elle vient et où il l’a rencontrée. Coco reste une invitée à cacher.

Coco se fait rapidement à la vie de château, paraissant au lit jusqu’à midi. « Elle restait couchée jusqu’à midi à ne rien faire, sinon boire du café au lait et lire des romans de quatre sous. La plus cossarde des femmes(6) », raconte Etienne trente ans plus tard. Elle prend aussi des cours d’équitation avec Balsan afin de faire plaisir à son hôte. En quelques mois, les progrès sont surprenants. Acharnée dans tout ce qu’elle entreprend, elle devient une bonne cavalière. Etienne reçoit également beaucoup d’amis à Royallieu. Gabrielle côtoie tout ce petit monde. Certes, elle dénote. Mais elle parvient progressivement à se faire accepter par les amis d’Etienne. Elle s’habille comme bon lui semble, ne respecte pas les codes de cette société bourgeoise. Sa stratégie : étonner les amis d’Etienne afin qu’ils oublient ce qu’elle redoute le plus : passer pour une femme entretenue.

La rencontre avec Arthur Capel

Mais, à Royallieu, Gabrielle finit pas se lasser de cette vie soisive. Certes, le luxe et la vie facile lui plaisent mais il y a un vide dans son existence. Elle qui a toujours travaillé a besoin d’un but dans sa vie. Elle reste aussi dépendante d’Etienne. Elle sait qu’il n’a qu’un mot à dire, et elle sera remerciée. Sa sécurité n’est donc qu’apparente. Elle sait qu’Etienne n’est pas amoureux d’elle ; jamais il n’a envisagé de l’épouser.

Sa seule distraction reste les randonnées à cheval. Une chasse à courre est organisée. Coco a besoin de se changer les idées. Elle accepte de suivre Etienne et sa troupe d’invités. Là-bas, elle croise un anglais. C’est le coup de foudre. « Nous n’avons pas échangé une parole, juste un regard(7). »« Le garçon était beau, très beau, séduisant. Il était plus beau que beau, magnifique. J’admirais sa nonchalance, ses yeux verts. Il montait de fiers chevaux et très fort. Je tombai amoureuse de lui(8) », raconte-t-elle à Paul Morand. Il va changer sa vie.

Cet homme, c’est Arthur Capel que ses amis surnomment Boy. C’est un anglais séduisant et un homme d’affaires averti. Il a fréquenté dans sa jeunesse les meilleurs collèges. Mais un mystère plane sur sa naissance. Certains disent qu’il serait le fils naturel du banquier Pereire. Sa mère, il n’en parle jamais. Un orphelin en quelque sorte, comme Coco. Arthur Capel séjourne à Royallieu. Ils font plus ample connaissance. Gabrielle ne cache pas ses sentiments à Boy, lui suggérant même qu’elle est prête à quitter Etienne. Mais Capel n’est pas de cet avis ; il ne veut pas trahir son ami en enlevant celle qui est son invitée, sa maîtresse. Mais, à Royallieu, les fêtes se succèdent, les partenaires s’échangent. Boy et Coco ne résistent pas longtemps. Etienne plus attentif à ses chevaux qu’aux femmes n’est pas dupe mais préfère fermer les yeux. Pour lui, Coco est davantage une camarade qu’une maîtresse. De plus, les séjours de Boy à Royallieu sont courts, ses affaires le retiennent à Newcastle, à Londres et à Paris. Quand il n’est pas là, Coco est à lui seul.

Confectionner des chapeaux

Pendant les absences de Boy, Coco s’ennuie et s’interroge toujours sur son avenir. Que va-t-elle devenir ? Elle a besoin de gagner de l’argent. Il faut donc qu’elle travaille. Elle exclut d’emblée le chant. Elle pense aux chapeaux qu’elle a commencé à confectionner afin d’occuper son temps libre. Ils plaisent aux amies d’Etienne, peut-être devrait-elle persévérer dans cette voix. Elle demande alors de l’aide à Balsan. Pourrait-il l’aider à s’installer comme modiste à Paris ? Si Etienne ne comprend pas trop ses motivations, il est prêt encore une fois à l’aider. Il lui prête sa garçonnière de trois pièces située au 160 boulevard Malesherbes pour qu’elle y installe son atelier. De son côté, Arthur l’encourage dans cette voie. Gabrielle ne veut pas être une cocotte. Elle veut gagner sa vie, son indépendance. « J’avais compris qu’on arrive à rien sans travailler. Je m’ennuyais à mourir. […] J’ai eu de la chance, j’ai profité d’un concours de circonstances(9). »

Printemps 1909. Coco est à Paris. Elle est aidée par Lucienne Rabaté, une modiste très douée qui pourra lui apporter une aide technique. Elle appelle aussi auprès d’elle, sa sœur Antoinette et Adrienne, sa complice. Elles recevront les clientes. Les amies d’Etienne apprenant l’installation de Coco à Paris accourent. Très vite, il est difficile de répondre aux demandes et l’appartement-atelier devient trop exigu. Gabrielle, ambitieuse, veut désormais avoir pignon sur rue. Mais elle a besoin de fonds pour ouvrir une boutique à Paris. Etienne refuse cette fois-ci de lui prêter cet argent. Que va-t-on penser de lui ? Qu’il est incapable de subvenir aux besoins de sa protégée ? Boy, lui, appuie Gabrielle dans ses démarches. Etienne ne tarde pas à percer le mystère : il comprend qu’Arthur est tombé amoureux de Gabrielle. Ce qui change tout pour lui. Une liaison sans conséquences avec Boy ne le discréditait pas aux yeux de ses amis. Il comprend pourquoi Coco rentre de moins en moins souvent à Royallieu. Elle dort avec Capel.

Aux yeux d’Etienne, Coco prend soudain une importance qu’elle n’avait pas jusqu’à présent. Jaloux? Vexé de se fait détrôner par un de ses amis ? « Etienne ne m’aimait plus, mais comme tout bon Français, comme tout homme en général, il s’est remis à m’aimer quand il a constaté que j’en aimais un autre(10) », affirme Gabrielle. Mais Balsan comprend vite qu’il n’a rien à gagner dans l’affaire, sinon de perdre deux amis. Il finit par s’effacer.

Boy, le bienfaiteur

Arthur Capel est de plus en plus présent auprès de Gabrielle. A l’automne 1910, c’est lui qui se charge d’ouvrir à sa banque un crédit qui va lui permettre de louer un grand appartement au premier étage du 21 rue Cambon où elle va pouvoir installer ses ateliers. Lucienne est partie. Malgré tout, la boutique ne désemplit pas. Boy qui a beaucoup de relations en fait profiter Coco. Ses amies deviennent ses clientes. Leur nouvelle vie parisienne ne les empêche pas de passer le week-end à Royallieu même si Etienne jalouse un peu son ami, sans le montrer. A Paris, Boy a loué un appartement avenue Gabriel. Ils s’y installent tous les deux et le décorent luxueusement : paravents de Coromandel, laques noires brodées d’or. Toute sa vie, Gabrielle ne pourra se passer de ces meubles, symboles de son amour pour Boy.

Gabrielle admire cet homme qui a, selon elle, toutes les qualités : sportif accompli – champion de polo – intellectuel, il travaille beaucoup pour faire fructifier ses affaires, il est beau. « Il fut la plus grande chance de ma vie : j’avais rencontré un être qui ne me démoralisait pas […] il a su développer en moi ce qui était unique aux dépens du reste(11). » Boy la respecte et lui fait confiance. Il fait aussi son éducation : il l’emmène au théâtre, à l’Opéra, lui conseille des lectures. Peu à peu, Gabrielle prend de l’assurance. Toutefois, il est rare de les voir ensemble parmi « les gens du monde ». Arthur a-t-il honte de Gabrielle ? Sait-il d’où elle vient ? Quels sont ses projets envers elle ? Coco ferme les yeux. La boutique ne désemplit pas. Elle obtient aussi de coiffer Madeleine Forestier, le premier rôle au théâtre de Bel-Ami, adapté par Dorziat.

Juillet 1913. Deauville. Capel et Chanel profitent d’un week-end en amoureux. La station attire une clientèle très aisée. Capel propose à Coco d’y ouvrir une boutique, il la financera. Mais Gabrielle souffre de ses absences. Outre ses affaires qui l’appellent ailleurs, Boy n’a pas renoncé à ses plaisirs : disputer un match de polo ou conduire sa Daimler. De plus, le bruit court qu’il lui arrive de dîner en charmante compagnie chez Larue ou au Café de Paris. Gabrielle assure ne pas être jalouse, mais c’est sans doute pas orgueil. Elle a 30 ans. Elle est en train de prendre conscience qu’il y a de grandes chances que Boy ne l’épouse jamais. Une union avec une petite couturière sans fortune ni prestige sociale entacherait fortement son prestige. Un regret pour Coco : « J’aurais pu épouser Boy Capel. Je lui étais destinée. Nous étions faits l’un pour l’autre. Il m’adorait. Je l’adorais aussi. Qu’il soit là et qu’il m’aime, et qu’il sache que je l’aime, le reste n’avait plus d’importance(12). » Fini de rêver. Elle sait que Boy est très attaché à elle mais jamais il ne lui demandera sa main. Alors pour oublier, Gabrielle se plonge dans le travail.

Gagner son indépendance

La guerre est déclarée. Boy est mobilisé. Avant de partir, il lui donne un dernier conseil : ne pas fermer sa boutique de Deauville où Gabrielle s’installe le temps de la guerre, la ville étant réputée plus sûre que la capitale. En octobre, le danger s’est éloigné. Coco regagne la rue Cambon. Les clientes de l’été l’y ont suivie. Mais dans l’appartement de l’avenue Gabriel, elle se sent très seule. Arthur Capel est devenu officier de liaison du maréchal sir John French. Il ne peut pas prendre le risque de se faire tuer en revenant à Paris. En juillet 1915, Arthur Capel est nommé membre de la Commission franco-britannique chargée de l’importation du charbon en France. Il est définitivement hors de danger.

Avant de prendre ses nouvelles fonctions, Boy a quelques jours de permission. Il emmène Coco à Biarritz. C’est l’occasion pour eux de se retrouver mais aussi d’élaborer de nouveaux projets : une boutique Chanel à Biarritz. Boy de nouveau avance l’argent à Gabrielle. C’est un triomphe. Au bout de cinq mois, Coco confie la direction de l’atelier à sa sœur. Elle souhaite remonter à Paris parce que la maison mère Chanel s’y trouve mais aussi parce que Boy, depuis qu’il a obtenu son nouveau poste, est plus fréquemment à Paris. Elle sait aussi qu’Arthur succombe facilement à aventures sans lendemain. Alors, elle préfère être à ses côtés, pour veiller.

Une bonne nouvelle l’attend à Paris. Les comptes sont largement excédentaires. Elle est en mesure de rembourser Boy. Elle ne veut pas attendre. Enfin, elle a gagné son indépendance. Elle fait virer la somme sur le compte de Boy sans l’avertir. Un peu vexé par ce geste, il lui dira un jour : « Je croyais t’avoir donné un jouet, je t’ai donné la liberté(13). » Gagner son indépendance, c’est le plus important pour Gabrielle. Elle ne veut pas être entretenue : « Je ne saurai vraiment si je t’aime que lorsque je n’aurai plus besoin de toi(14) ! », lui dit-elle. Des années plus tard, elle dira : « MM. Balsan et Capel avaient eu pitié de moi ; ils me croyaient un pauvre moineau abandonné. En réalité, j’étais un fauve. J’apprenais peu à peu la vie, je veux dire, à me défendre contre elle(15). » Les deux hommes l’avaient sous-estimée.

Tandis que Gabrielle fait prospérer son affaire, la guerre continue. En mai 1917, Boy publie à Londres ses Reflections on Victory and a Project for the Federation of Government. En avance sur son temps ? L’ouvrage crée la surprise car la guerre n’est pas encore gagnée. Il obtient les honneurs dans le Times Literary Supplement. Boy se rend de plus en plus à Londres pour assurer la promotion de son livre. Durant ses séjours, il fréquente la « gentry », monde auquel ses origines l’empêchent d’appartenir. Gabrielle se sent seule à Paris, ne comprenant pas que Boy fasse passer ses obligations mondaines avant elle. C’est dans un de ces moments de solitude qu’elle décide de couper ses longs cheveux noirs qu’elle avait l’habitude de relever en une longue natte qu’elle enroulait autour de la tête. Plus tard, elle expliquera ce geste de manière floue : une explosion de son chauffe-eau à gaz qui, juste avant son départ pour l’Opéra, l’aurait couverte de suie et contrainte à couper une chevelure devenue imprésentable. Ce récit sera modifié au fil du temps, à force de le raconter. S’agit-il d’un mensonge ? Il y a de fortes chances. A-t-elle voulu punir Boy ? Est-ce pour marquer la fin d’une période ?

Le mariage de Boy

A la fin de l’année 1917, la situation militaire des Alliés est mauvaise. Les affaires de Coco, elles, sont au mieux. Elle achète pour 300 000 francs-or la villa de Biarritz, siège de sa succursale, dont elle était jusqu’alors locataire. Mais sa vie privée jette une ombre sur cette réussite professionnelle. Boy, ambitieux, est devenu un personnage important. Il fréquente de plus en plus la haute société anglaise. Alors qu’il rend visite à l’une de ses compatriotes, la duchesse de Sutherland, chargée d’organiser des services d’ambulances, il aperçoit une jeune femme, qu’il avait déjà remarquée à Londres. Il s’agit de Diana Lister, fille et belle-fille de lords. A peine mariée, elle s’est retrouvée veuve. Elle est douce, belle et fragile. Boy tombe sous le charme. Peut-être même l’aime-t-il ? Il tente sa chance et lui demande de l’épouser. Diana accepte. Enfin ! Il fait partie quasi officiellement de la « gentry ». Son mariage aura lieu en octobre 1918. Pour l’heure, ils se fiancent en mars. En outre, il est nommé secrétaire politique de la section britannique au grand Conseil de Versailles. Tout lui sourit. Mais que devient Coco ?

Boy sait qu’il doit lui annoncer la nouvelle. Comment lui dire ? Comment va-t-elle réagir ? Il rentre à Paris pour la voir. Face à elle, les mots lui manquent. Il ne peut pas. C’est Gabrielle qui va l’aider. A le voir devant elle, elle a deviné. Pas besoin d’en dire plus. Elle ne s’effondre pas devant lui. Si elle n’est pas de celle que l’on épouse, elle tient tout de même à garder la tête haute devant lui. Une fois seule, elle s’effondre. Elle pleure, pendant des heures. Même si au fond d’elle, elle savait que ça se terminerait comme ça, elle ne voulait pas le voir, ni l’entendre. Vivre le plus longtemps son amour de manière insouciante. Le réveil est d’autant plus brutal. Jamais elle ne sera sa femme. Elle n’a pas été retenue pour le rôle.

Pour autant, Arthur Capel n’envisage pas de quitter Gabrielle. Quand à elle, elle est trop éprise pour couper brutalement les ponts. Elle le comprend presque. Parce qu’ils ont un caractère semblable, un besoin de revanche sur le passé. Ils ont soif de réussite sociale. Coco aurait-elle fait le même choix ? Peut-être ? Gabrielle doit déménager. Elle ne peut plus habiter avec Boy. Elle loue un meublé près de l’Alma, au 46 quai de Billy. Sans doutes est-ce la décoration qui l’a fait choisir ce lieu : des miroirs dans l’alcôve et l’antichambre, un plafond laqué noir et un bouddha doré. Une façon de récréer sa vie d’avant avec Boy.

Pendant ce temps, la guerre continue. La capitale est bombardée le 23 mars 1918. Les Parisiens fuient. A l’été 1918, Gabrielle se rend à Deauville et à Biarritz pour surveiller ses affaires. Boy s’est éloignée d’elle. Elle reprend progressivement sa liberté. Surtout que les prétendants ne manquent pas. La situation militaire des Alliés finit par s’améliorer pour se renverser. En août et en septembre, deux offensives libèrent le territoire français. Le 11 novembre, c’est l’armistice. Paris revit.

Le chiffre d’affaires de Chanel s’accroît encore et toujours. Elle est désormais à la tête d’une fortune très importante. Mais pour Coco, l’heure n’est pas à la fête. Sa réussite a un goût amer. Boy n’est pas à ses côtés. Elle a de nouveau déménagé, mais cette fois-ci à l’extérieur de Paris, probablement sur les conseils de Boy. Elle s’installe à Rueil, à proximité de la Malmaison, résidence de Joséphine de Beauharnais jusqu’en sa mort en 1814. La villa jouit d’une vue imprenable sur Paris et d’un parc bien entretenu. Quelles sont les intentions cachées de Boy ? Veut-il éloigner sa maîtresse pour continuer à la fréquenter en toute discrétion ?

Après son mariage en octobre 1918, Boy revient à Paris. Il revoit Gabrielle. Avec elle, il est toujours le même. Mais les deux amants doivent désormais vivre cachés. Le tout Paris ne les voit plus main dans la main. Gabrielle vit mal ce statut de maîtresse. Elle n’a plus rien à cacher maintenant qu’elle est reconnue professionnellement. Mais elle l’aime. Alors, elle subit.

Quant à Arthur Capel, son mariage commence à l’ennuyer. Certes, il est parvenu à satisfaire ses ambitions sociales et politiques. Mais il a sacrifié sa vie privée. Le jeu en valait-il la chandelle ? Il est trop tard pour revenir en arrière. Sa femme est enceinte. Il doit assumer ses responsabilités de père. Sa fille naît en avril 1919, Clemenceau en est le parrain.

L’accident

A la fin du mois de septembre, Gabrielle, qui a désormais un nom dans la haute couture, décide de déménager ses ateliers. Elle quitte le 21 rue Cambon pour s’installer au 31, qui restera le « sanctuaire » de la maison Chanel. Si elle souffre de sa relation avec Boy, une nouvelle amie est là, Misia Sert. Elle lui fait connaître l’avant-garde culturelle : Diaghilev, Stravinsky, Picasso, Dali, Cocteau, Reverdy … Coco avoue : « Sans Misia, je serais morte idiote ».

Le 22 décembre 1919. Rueil. Villa La Milanaise. Il est quatre heures du matin. Les pneus d’une voiture crissent dans l’allée qui mène à la maison. Un homme en sort, coure jusqu’à la porte où il sonne sans fin pour réveiller Joseph, le valet de chambre de Coco. Une visite à une heure si tardive ne présage rien de bon. Joseph se penche vers la fenêtre et interpelle l’homme resté sur le perron. Il s’appelle Léon Laborde et vint annoncer qu’Arthur Capel a eu un accident. Joseph le fait entrer au salon, insistant pour que l’on annonce cette terrible nouvelle que le lendemain à Mademoiselle Chanel. Il sait qu’elle va être anéantie. Mais Léon Laborde insiste. Non, ça ne peut attendre. Que s’est-il passé ? Boy a quitté Coco la veille pour se rendre en voiture à Cannes où l’attend sa femme. Ils doivent passer les fêtes de Noël en famille. A cette époque, il fait compter entre 18 et 20 heures de trajet. Entre Fréjus et Saint-Raphaël, à quelques kilomètres de Cannes, un pneu éclate, la voiture quitte la route. Le chauffeur est légèrement blessé mais Boy, victime d’une fracture du crâne, meurt sur le coup.

Gabrielle est en état de choc. Elle ne réalise pas qu’elle ne reverra plus jamais Boy vivant. Elle veut que Laborde l’emmène immédiatement sur les lieux de l’accident. Le jour se lève. Ils prennent la route : Laborde, le chauffeur de Laborde et Coco. Les deux hommes se relaient au volant. Ils arrivent enfin à trois heures du matin. Ils retrouvent Bertha, la sœur de Boy. Son corps a déjà été mis en bière. Coco ne le reverra pas. Les funérailles doivent avoir lieu à Fréjus, elle n’ira pas. Epuisée, elle s’assoupit dans un fauteuil. Puis dès l’aube, elle demande à se rendre sur les lieux de l’accident. Le chauffeur qui l’y mène témoigne : « Elle fait le tour de la voiture ou de ce qu’il en reste … touche à tâtons la ferraille à demi calcinée qui exhale encore une odeur de caoutchouc brûlé. Alors, enfin, assise sur le bas-côté, elle peut pleurer, pendant des heures. […] Elle vient de perdre le seul homme qu’elle aura jamais aimé(16). »

Comment va-t-elle continuer à vivre sans Boy ? Coco quitte La Milanaise. Trop de souvenirs. Elle s’installe à Garches, à la villa Bel Respiro qu’elle achète fin mars 1920. Au lendemain de la mort de Boy, Coco se cloître à La Milanaise et fait immédiatement redécorer sa chambre à coucher. Elle fait retapisser tous les murs en noir et le plafond de sa chambre. Elle fait changer les rideaux, les draps… en noir. Elle dira plus tard : « Cette mort fut moi un coup terrible. Je perdais tout en perdant Capel(17). » Les souvenirs reviennent. Les bons mais aussi d’autres, douloureux. « Elle se revoit dans sa chambre, à la clinique où l’avait emmenée une fausse couche. Le chirurgien n’avait rien pu faire. Elle n’aurait pas d’enfant de Boy. […] Tout cela, semble-t-il à cause d’un avortement pratiqué à Moulins et où l’intervention, faite des conditions désastreuses, avait entraîné des séquelles sans doute irrémédiables (18). »

Mais au bout d’un moment, Coco étouffe dans cet univers confiné, dans son tombeau. Elle doit se reprendre. Quelques semaines après la mort de Boy, Gabrielle apprend que son amant lui a légué 40 000 livres sur une fortune estimée à 700 000. Coco reprend le travail, des heures entières pour ne pas penser au drame. Elle se terre dans sa villa de Garches, fait repeindre les volets en noir. Gabrielle Chanel a 36 ans. D’autres hommes passeront dans sa vie. Mais elle refusera toujours d’être la femme de quelqu’un. Jamais elle ne se mariera.

Notes :

  • (1) CHARLES-ROUX (Edmonde), L’Irrégulière. L’itinéraire de Coco Chanel, Le Livre de Poche, 8ème édition, 2008, p. 128.
  • (2) GIDEL (Henry), Coco Chanel, J’ai lu, 2002, p. 67.
  • (3) GIDEL (Henry), Coco Chanel, J’ai lu, 2002, p. 68.
  • (4) CHARLES-ROUX (Edmonde), L’Irrégulière. L’itinéraire de Coco Chanel, Le Livre de Poche, 8ème édition, 2008, p. 151.
  • (5) GIDEL (Henry), Coco Chanel, J’ai lu, 2002, p. 70.
  • (6) CHARLES-ROUX (Edmonde), L’Irrégulière. L’itinéraire de Coco Chanel, Le Livre de Poche, 8ème édition, 2008, p. 160.
  • (7) FIEMEYER (Isabelle), Coco Chanel. Un parfum de mystère, Petite bibliothèque Payot, 2004, p. 43.
  • (8) MORAND (Paul), L’Allure Chanel, Hermann, 1976. Cité par Henry Gidel, op. cit., p. 83.
  • (9) HAEDRICH (Marcel), Coco Chanel, Gutenberg, 2008, p. 63.
  • (10) HAEDRICH (Marcel), Coco Chanel, Gutenberg, 2008, p. 56.
  • (11) MORAND (Paul), L’Allure Chanel, Hermann, 1976. Cité par Henry Gidel, op. cit., p. 91.
  • (12) HAEDRICH (Marcel), Coco Chanel, Gutenberg, 2008, p. 63.
  • (13) GIDEL (Henry), Coco Chanel, J’ai lu, 2002, p. 117.
  • (14) HAEDRICH (Marcel), Coco Chanel, Gutenberg, 2008, p. 63.
  • (15) GIDEL (Henry), Coco Chanel, J’ai lu, 2002, p. 117.
  • (16) GIDEL (Henry), Coco Chanel, J’ai lu, 2002, p. 152.
  • (17) GIDEL (Henry), Coco Chanel, J’ai lu, 2002, p. 154.
  • (18) GIDEL (Henry), Coco Chanel, J’ai lu, 2002, p. 155.

Bibliographie :

  • FIEMEYER (Isabelle), Coco Chanel. Un parfum de mystère, Petite bibliothèque Payot, 2004.
  • GIDEL (Henry), Coco Chanel, J’ai lu, 2002.
  • HAEDRICH (Marcel), Coco Chanel, Gutenberg, 2008.
  • LEBRUN (Jean), Notre Chanel, Pluriel, 2016.
  • MORAND (Paul), L’Allure Chanel, Hermann, 1976.
  • PONCHON (Henrie), L’enfance de Chanel, Bleu Autour, 2016.

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Couleur rose pantone

Pourquoi les petites filles voient-elles la vie en « rose Barbie » ?

Comment expliquer que les petites filles aiment tant ce rose flashy, à la limite du vulgaire, quand nous, parents, nous souhaiterions revenir aux années 70 et 80, quand les jouets affichaient encore les couleurs primaires ? Barbie serait-elle responsable de cet engouement pour le rose ? Pourquoi associe-ton automatiquement la poupée à cette couleur ?

Le rose est pourtant loin d’être la couleur dominante chez Barbie dans les années 60 et 70. Je me souviens encore de ma première baignoire bleue et de mon camping-car jaune. Nous étions au début des années 80. Puis Barbie bascula dans le rose. Un rose particulier, dense, saturé, criard. Un rose répertorié par Pantone sous la nuance 219C. Comment en est-on arrivé là ?

Le rose, une couleur qui n’existait pas

Durant l’Antiquité, pour les Grecs et les Romains, la couleur rose n’existe pas. Dans leur vocabulaire non plus : ni en grec, ni en latin, ni en hébreu ou dans toute autre langue ancienne il n’existe alors de mot pour évoquer cette couleur. Et cela dure très longtemps, presque jusqu’à la fin du Moyen-Age. Que l’on parle de peinture, d’étoffe, de nature… le rose n’est jamais nommé, du moins en Occident.

On note les premiers changements au tournant des 14e et 15e siècles lors que les marchands vénitiens commencent à importer une matière colorante inconnue jusque-là : le bois de brésil, bois précieux, venant d’Asie, dont les vertus tinctoriales sont remarquables. Grâce à ce bois, les teinturiers produisent une couleur nouvelle, jamais vue sur une étoffe ailleurs qu’en Asie : le rose. Le succès est immédiat. En milieu princier, les hommes souhaitent porter cette couleur. Les peintres s’y mettent aussi. Il faut lui trouver un nom. C’est finalement un mot existant en toscan et en vénitien qui va s’imposer : incarnato (incarnat). Jusque-là, il ne qualifiait que la carnation du visage ; dorénavant il va s’appliquer à tous les tons de rose et être traduit dans la plupart des langues occidentales.

A la mode du rose

porcelaine-rose-pompadourEntre temps, les Européens ont découvert en Amérique du sud un bois exotique de la même famille que celui qu’ils faisaient venir d’Asie mais dont les pouvoirs colorants sont supérieurs. Ils l’exploitent massivement, si bien, que la mode des tons roses peut se développer. En France, sous le règne de Louis XV, c’est madame de Pompadour qui met le rose à la mode dans le décor et l’ameublement. Pour le vêtement, il est aussi bien porté par les hommes que par les femmes. Il reçoit également un nouveau nom en français, un nom emprunté non plus à la carnation du visage mais à celle de la fleur : « rose ». Toutefois, ce n’est que dans la langue du 19e siècle que l’adjectif rose s’impose définitivement.

La mode qui consiste à habiller les bébés et jeunes enfants de rose et de bleu ciel n’est pas très ancienne non plus. Elle semble apparaître dans les pays anglo-saxons vers le milieu du 19e siècle et ne concerne que les milieux de cour, l’aristocratie et la haute bourgeoisie. Dans les autres classes sociales, les nourrissons sont vêtus de blanc.

Il faut en fait attendre les années 1920-1930 et l’apparition d’étoffes dont les couleurs résistent au lavage à l’eau bouillante pour que l’usage du rose et du bleu ciel se généralise, d’abord aux Etats-Unis, plus tard en Europe. A cette occasion, des choix plus fortement sexués se mettent en place : rose pour les filles, bleu pour les garçons. C’en est fini du rose pensé comme une déclinaison pour enfant de l’ancien rouge viril des guerriers et des chasseurs. Le rose est désormais féminin. C’est dans ce contexte que la poupée Barbie fait son apparition. A ses débuts, le rose est plutôt discret puis finit par s’imposer à la fin des années 80.

barbie-camping-carPourtant cet engouement pour le rose a lieu au moment où, aux Etats-Unis et en Europe, des mouvements féministes commencent à dénoncer tout ce qui distingue trop fortement les filles des garçons, notamment les couleurs. Mais Barbie, malgré les critiques, reste indéfectiblement rose : mobilier, vêtements… Peut-être s’agit-il d’une stratégie marketing destinée à conquérir, à partir des années 90, non pas tant l’Europe que l’Asie où le rose est admiré et porte-bonheur ?

Reste que l’influence exercée par Barbie sur les autres jouets est considérable. Chaque année, à la période de Noël, est relancé le débat sur les jouets sexués proposés aux enfants. Malgré les efforts de certaines marques, tout ce qui est sensé intéresser les filles reste immanquablement rose comme les emballages. Le chemin est encore long pour que demain les petites filles voient la vie en bleu.

Source :

  • Michel Pastoureau, « Rose Barbie », in Barbie, catalogue de l’exposition Barbie au Musée des arts décoratifs.

A lire :

Barbie-exposition

La saga Barbie au Musée des arts décoratifs

Barbie. Un prénom connu dans le monde entier. Une poupée qui ne laisse personne indifférent. Alors que les féministes dénoncent les stéréotypes qu’elle véhicule, les hommes l’inviteraient volontiers à diner quand les petites filles rêvent de lui ressembler. D’elle, nous avons l’image d’une blonde écervelée, abonnée à la salle de sport et accro du shopping. L’exposition qui lui est consacrée au Musée des arts décoratifs invite à revoir son jugement. Les 700 modèles présentés nous montre à quel point la poupée Barbie fut le miroir de son temps et sut s’adapter, parfois lentement il est vrai, aux évolutions de la société.

Une naissance difficile

En 1959, l’arrivée de Barbie dans les magasins de jouets propose aux petites filles une alternative de jeu novatrice. La majorité des poupées incitent alors l’enfant à les bercer, les nourrir, les soigner alors que Barbie leur permet de se projeter dans une vie d’adulte, indépendante de la maternité ou de la vie familiale. Barbie n’est pas confinée à l’espace privé, elle a une vie sociale, elle travaille, elle est libre. Chaque petite fille peut s’imaginer à travers Barbie la vie ou les vies qu’elle souhaiterait avoir.

Barbie

La première Barbie – 1959

C’est en regardant Barbara, sa fille, jouer avec des poupées de papier que Ruth Handler eut l’idée d’une poupée d’un nouveau genre, d’une poupée en trois dimensions. Fondatrice avec son mari et Harold Matson de la société Mattel en 1945, Ruth ne parvient pas, pourtant, à convaincre l’équipe de réaliser son idée de poupée. Au cours d’un voyage en Suisse, en 1956, Ruth Handler croise le chemin de Lilli, une poupée blonde pourvue d’une garde-robe impressionnante. Lilli est un produit dérivé conçu pour le quotidien allemand Bild et représente le personnage d’une bande-dessinée populaire depuis sa parution le 24 juin 1952. Ruth récupère un modèle et la confie à son retour au directeur R&D de Mattel pour qu’il trouve, lors d’un voyage au Japon, l’usine capable de réaliser une poupée de ce type. Les équipes vont redessiner ensuite le visage et la silhouette de cette poupée selon les indications de Ruth.

Barbie, nommée d’après Barbara Handler, fait ses premiers pas à la Foire du jouet à New York le 9 mars 1959. Elle ne connaît pas le succès escompté. Pourtant, une fois en magasin, c’est le succès immédiat. Ruth, qui comptait faire fabriquer 20 000 poupées par semaine, doit tripler la production sans pouvoir pour autant satisfaire la demande avant 1962.

Barbie, miroir de son temps

Mattel a réussi à faire de Barbie plus qu’un jouet. Elle est devenue un personnage mais aussi un symbole de la société et de ses évolutions depuis 1959, notamment celle du travail des femmes. En 1959, Barbie détonne dans le paysage des poupées qui proposent à la petite fille un rôle de maman. Justement Ruth Handler souhaite faire de Barbie un modèle de jeune femme indépendante et moderne et refuse qu’elle soit mariée ou mère de famille. Elle s’inscrit donc en marge des rôles offerts aux femmes à cette époque.

barbie-jacky-kennedyDans les années 60, Barbie travaille : elle est infirmière, employée de bureau, professeur, astronaute… Barbie astronaute a d’ailleurs marché sur la Lune en 1965, bien avant Apollo 11 ! Depuis 1961, elle a eu 155 professions.  Quand elles choisissent une poupée Barbie, les petites filles ont la liberté de choisir qui elles souhaitent être. Barbie a alors pour modèle Jacky Kennedy tout comme un grand nombre d’américaines. Barbie Bubble Cut adopte en 1962 la coupe de cheveux de la première dame des Etats-Unis ainsi que ses tenues inspirées par les grands couturiers français. En 1965, Barbie est dotée de jambes pliables qui lui permettent de prendre plus de positions, suivant ainsi la libération progressive du corps.

En 1977, Barbie vit un changement majeur : elle a un nouveau corps et adopte un visage souriant et amical qui vont perdurer une vingtaine d’années. Il s’agit de Barbie Superstar qui annonce les supermodels des années 1980 et 1990. Elle possède un corps conquérant, lié à une image de féminité puissante qui domine dans les médias à cette époque. C’est également le moment où s’impose le fameux rose Barbie, répertorié par Pantone sous la nuance 219C.

En 2000, Barbie rajeunit pour mieux coller à l’air du temps. Le nouveau corps de Barbie, plus mince et juvénile, la rapproche des stars de son époque comme Britney Spears. La jeunesse devient une obsession. Parallèlement, de nombreuses poupées Barbie font référence à des films mettant Barbie en scène, très souvent dans des rôles de princesse. Si cette multiplication des Barbie princesses fait également écho à la tendance du monde du spectacle et de la mode à se tourner vers le fantastique et le merveilleux, il est dommage que ce soit désormais ce modèle qui l’emporte sur celui de la Barbie indépendante des années 60.

Barbie face aux critiques

La poupée Barbie a souvent été critiquée pour ses mensurations irréalistes auxquelles les petites filles s’identifient. Rappelons qu’à l’époque le corps de Barbie n’a pas été pensé pour être réaliste mais pour pouvoir être facilement habillé, tout comme celui des poupées de mode du 19e siècle.

En 1967, une version afro-américaine de Francie, la cousine de Barbie est commercialisée. Dans un contexte de luttes interraciales aux Etats-Unis, l’initiative est louable. C’est pourtant un échec commercial non en raison de sa couleur de peau mais parce qu’elle est vendue sous le nom de Francie, que les consommateurs avaient auparavant identifiée à un personnage blond aux yeux bleus, et que l’arrivée d’un nouveau modèle perturbait. En revanche, Christie, poupée exclusivement afro-américaine commercialisée en 1968, devient l’une des amies de Barbie les plus populaires. Teresa, l’amie hispanique, apparaît en 1988. Comme le montre l’exemple de la version afro-américaine de Francie, il est difficile pour Mattel de faire subir des inflexions d’image trop importantes à Barbie, ce qui explique que les changements ethniques sont introduits, dans un premier temps, par le biais d’amies de couleur.

Dans les années 1990, Barbie évolue et peut désormais être achetée en version afro-américaine, hispanique ou caucasienne, signe de la prise de conscience de l’importance de la diversité. Il faut néanmoins attendre 2015 et la ligne Fashionista pour que Mattel propose 23 poupées, avec 14 visages différents, 8 couleurs de peau, 18 couleurs d’yeux et 23 couleurs de cheveux. L’enfant peut désormais choisir une poupée plus proche de sa propre apparence.

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En 2016, c’est enfin la silhouette de Barbie qui se décline en 4 versions : en plus du corps déjà existant, une poupée plus petite, une plus grande et une plus ronde sont proposées. Reste une interrogation : ces nouvelles poupées parviendront-elles à détrôner la poupée Barbie le plus vendue au monde, Barbie aux cheveux allant jusqu’aux chevilles ?

Barbie, source d’inspiration

andy-warhol-barbieBarbie a inspiré de nombreux artistes comme en témoigne son portrait par Andy Warhol en 1986. Pour David Levinthal, Barbie est un sujet évident depuis le début des années 1970 époque où il photographie dans la rue une Barbie abandonnée et abîmée. Depuis 1999, ses portraits de modèles anciens mettent l’accent sur le style et l’élégance de la poupée, représentant le mode de vie des années 50 et 60 durant lesquelles le photographe a grandi. La poupée est le seul sujet de l’œuvre d’Al Carbee qui l’a mise en scène et photographiée pendant 30 ans. Quant à Olivier Rebufa, il emmène Barbie sur le terrain de l’humour.

Exposition au Musée des arts décoratifs jusqu’au 18 septembre 2016.

Source :

  • Barbie, catalogue de l’exposition Barbie au Musée des arts décoratifs.

A lire :

Marguerite Duras (1914-1996), écrivain français, 1955.

Marguerite Duras : « La douleur »

« La seule réponse à faire à ce crime est d’en faire un crime de tous. De le partager. De même que l’idée d’égalité, de fraternité. Pour le supporter, pour en tolérer l’idée, partager le crime ».

La douleur est une des choses les plus importantes de sa vie. Pourtant, Marguerite Duras ne se souvient pas l’avoir écrit. « Je sais que je l’ai fait, que c’est moi qui l’ai écrit, je reconnais mon écriture et le détail de ce que je raconte… » L’histoire d’une attente insoutenable, celle de Robert Antelme, déporté à Buchenwald, d’une bataille aussi contre la mort pour le ramener à la vie.

Marguerite Duras a retrouvé ce journal dans deux cahiers des armoires bleues de Neauphle-le-Château, enfouis, abandonnés pendant des années dans sa maison de campagne. Le manuscrit sera finalement publié en 1985.

Quant à Robert Antelme, « il a écrit un livre sur ce qu’il croit avoir vécu en Allemagne : L’Espèce humaine. Une fois ce livre écrit, fait, édité, il n’a plus parlé des camps de concentration allemands. Il ne prononce jamais ces mots. Jamais plus. Jamais plus non plus le titre du livre ». (Marguerite Duras, La douleur, folio, p. 82)

A lire aussi :

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Les disparues d’Amérique centrale

L’Amérique centrale, Camilla Panhard la découvre alors qu’elle n’a que vingt ans. C’est le coup de cœur. Devenue journaliste, elle décide d’y retourner. C’est un lieu de disparition qu’elle découvre, une région où la vie ne vaut rien. Des centaines de femmes disparaissent sans laisser de trace. Camilla Panhard décide alors de partager la vie des femmes migrantes centraméricaines. Un voyage de cinq ans qui s’achève au Mexique où les femmes vivent dans la peur d’être enlevées.

De ces disparues, véritables marchandises pour les passeurs, les gangs, les cartels, les journaux font peu de cas. Quant aux enquêtes policières, elles sont inexistantes. Pour leur redonner une voix, des gestes, un visage, Camilla Panhard leur consacre un récit puissant No Women’s land. L’occasion aussi de rappeler que le féminicide demeure un fléau en Amérique centrale.

Amérique centrale : la longue traversée des migrantes

« Ainsi commença notre traversée : sans argent, avec de la violence », Yohanna, 27 ans, Guatemala City. Comme Yohanna, elles sont nombreuses à fuir le Honduras, le Guatemala ou le Salvador, espérant échapper à la pauvreté et à la violence. Camilla Panhard a rencontré ces migrantes dans les refuges de la route migratoire ; beaucoup ont moins de vingt ans. Elles ont accepté de témoigner pour celles qui ont disparu, kidnappées, vendues, assassinées. Elles nous racontent leur traversée clandestine, la peur, les viols, les braquages…

Véritables proies pour les passeurs et les cartels, elles rêvent de franchir la frontière mexicaine simplement pour pouvoir « donner à leurs enfants des études en héritage, qu’ils aient au moins trois repas par jour, qu’ils ne souffrent pas autant… »

Mexique : vivre la peur au ventre

Camilla Panhard s’est rendue ensuite au nord-est du Mexique et à Mexico. Les cartels terrorisent la population ; là-bas, on vit la peur au ventre. Accrochées sur des poteaux électriques, des portraits de disparues, triste écho aux disparues de Ciudad Juarez. La journaliste a même rencontré des écolières mexicaines terrorisées à l’idée de se faire embarquer sur leur trajet. « Tu as peur de sortir de chez toi car tu ne sais pas si tu reviendras…  », raconte Tania, élève au lycée Pancho Villa à Mexico.

Le livre de Camilla Panhard est émouvant, choquant. Reste en mémoire les destins brisés des femmes migrantes, des écolières kidnappées, des mères qui se battent pour retrouver leurs filles. No women’s land a reçu le prix spécial « coup de coeur » décerné par l’ESJ.

Camilla Panhard, No women’s land, Les arènes, janvier 2016.

A lire :

 

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Billie Holiday, portrait d’une diva par ses intimes

Qui était vraiment Billie Holiday ? Une grande chanteuse de jazz ? C’est certain. Une diva à la réputation sulfureuse ? Probablement. Prostitution, alcool, drogue… Journalistes et biographes ont largement véhiculé l’image d’une star de tous les excès, contribuant à l’isoler toujours un peu plus. Jusqu’à l’abattre.

Mais que pensaient d’elle ceux qui la connaissaient vraiment ? Bobby Henderson, Lester Young, Bobby Tucker… Linda Kuehl, journaliste, les a rencontrés durant les années 70 ; elle a interviewé plus de 150 personnes ayant approché de près ou de loin Billie Holiday. Malheureusement, Linda Kuehl disparut tragiquement en 1978, et le projet resta dans les cartons jusqu’à ce que la romancière et biographe Julia Blackburn ne tombe, des années plus tard, par hasard sur ces archives et décide d’achever ce travail titanesque.

A partir des témoignages de ses intimes – amis, amants, musiciens, managers, rivales – mais aussi de souteneurs, de dealers ou d’agents des stups, Lady in Satin dresse un portrait bouleversant et tragique de Billie Holiday. Parfois décousus, contradictoires, ces témoignages sont unanimes sur une chose : Billie, on ne pouvait que l’aimer. Elle avait une voix envoutante, une présence incroyable.

En interprétant la chanson Strange Fruit dénonçant le lynchage des Noirs dans le Sud des Etats-Unis, elle fut aussi le symbole – un peu malgré elle – de la lutte contre la ségrégation raciale. Elle qui d’ailleurs se produisit dans les plus grandes salles de concert ne dormait que dans des hôtels miteux réservés aux Noirs.

Emprisonnée en 1947 pendant un an pour détention de drogue, traquée ensuite par les agents du Bureau fédéral des Narcotiques, Billie Holiday vécut dans la peur permanente d’être arrêtée et emprisonnée. Hospitalisée en mai 1959 pour une cirrhose et une insuffisance rénale, elle est de nouveau arrêtée pour détention de drogue et mise sous surveillance policière pendant plusieurs jours. Elle meurt quelques jours plus tard, le 17 juillet, à l’âge de 44 ans.

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Julia Blackburn, Lady in satin, portrait d’une diva par ses intimes, Rivage Rouge, mars 2015.

 

 

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La comtesse de Ségur ou les malheurs de Sophie

Eugène de Ségur, mari infidèle, laissa pendant plus de vingt-ans une épouse humiliée, très malade et esseulée dans son château des Nouettes, en Normandie. Pourtant, il faut croire que la rédemption existe. L’âge arrivant, comprenant ce qu’il a fait subir à Sophie, Eugène lui permet de devenir écrivaine pour enfants. Dès lors, le combat de la comtesse, dans sa sphère familiale, sera celui d’une féministe : elle obtient de son mari qu’il « l’affranchisse », c’est-à-dire qu’il lui permette de gérer elle-même ses droits d’auteurs. La femme bafouée renaît de ses cendres, acquiert son indépendance et signe alors ses ouvrages « Comtesse de Ségur née Rostopchine ». Du nom de son père, ancien ministre du Tsar.

La château des Nouettes : un refuge, une prison

Hiver 1838. La comtesse de Ségur est de retour à Paris. Elle a quitté à son grand regret le château des Nouettes, son refuge(1). Pour Sophie, le retour à la réalité est difficile : une ville bruyante et malodorante, une belle-mère qui ne l’apprécie guère, un époux souvent absent. Un soir, Eugène qui n’a pas changé ses habitudes avec le retour de son épouse, se prépare à sortir. Où va-t-il ? Chez Olympe Pélissier ? Chez la princesse de Wittgenstein-Sayn ? Sophie, diminuée par la maladie, est jalouse. Comment rivaliser avec Olympe, modèle du peintre Horace Vernet ?

Elle craque. Explose. De colère. Elle ne supporte plus qu’Eugène découche. Ils doivent s’expliquer. Par miracle, sa voix se débloque. Sophie ne se maîtrise plus. Elle semble devenue folle. De rage. Elle hurle en russe, donne des coups de pied dans les meubles. Elle pourrait tout casser. Mettre fin à l’humiliation permanente. Ne plus souffrir. Les voisins, accoudés aux fenêtres, sont en première loge pour assister au spectacle. Eugène, consterné, voudrait disparaître. « Si j’avais remarqué à quel point vous avez les yeux jaunes, jamais je ne vous aurais épousé(2) », lui lance-t-elle.

Sophie quitte l’appartement, le temps de laisser Eugène s’échapper. Elle est transe. Elle ne pleure pas, elle rit. Un rire hystérique. Elle retrouve les enfants et leur annonce qu’elle veut faire la fête. Ils se mettent à l’œuvre pour illuminer le salon avec des lampions disposés dans toute la pièce. Quand Eugène rentre, un air de chien battu, l’accueil est chaleureux. Le calme après la tempête. Sa femme a retrouvé la raison.

Mais Sophie sourit pour mieux dissimuler son trouble. Après près de vingt ans de mariage, vingt ans de bons et loyaux services, les derniers espoirs de Sophie se sont envolés. Sophie est brisée. « Eugène n’a pas encore deviné que Sophie a cessé de l’aimer. Le silence de Sophie va revenir. La rechute sera pire que le mal. Ne plus aimer pour Sophie est un désert. Un grand vide, un silence épaissi, une chute plus dure que sa colère. […] Eugène ne sait pas, Sophie non plus, que la dernière scène fut aussi leur dernière fête à deux(3) ».

Le lendemain, plus épuisée que jamais, Sophie regagne sa chambre. Les rideaux sont tirés. Elle est seule dans l’obscurité. La migraine est revenue, si forte. Les douleurs articulaires ont repris, les vomissements aussi. Sophie songe-t-elle à en finir ? Eugène qui n’a pas supporté l’humiliation se venge. Il coupe les vivres à sa femme. Retournée aux Nouettes, son refuge devient sa prison. La comtesse ressasse le passé. Les souvenirs sont douloureux, amers. Si seulement on l’avait prévenu ! Jamais elle n’aurait épousé cet homme volage qui ne l’aime pas.

Désillusions

A 19 ans, Sophie avait tout pour elle. Sa beauté d’abord. Ses lointains ancêtres asiatiques lui ont légué des yeux gris-vert légèrement bridés, des pommettes un peu saillantes et une bouche sensuelle, des cheveux blond cendré. Elle a également reçu une éducation digne de son rang. Elle connaît quatre langues et pratique notamment l’aquarelle et le piano. Enfin, elle vient d’une famille fortunée. Son père est le comte Fédor Rostopchine, ancien ministre des affaires étrangères du Tsar, Paul Ier, assassiné en 1801. En septembre 1812, Fédor Rostopchine, gouverneur de Moscou, ordonne l’incendie de la ville et de sa propriété de Voronovo pour qu’elle ne tombe pas aux mains des armées napoléoniennes.
Épuisé par ces événements, le comte démissionne de ses fonctions en 1814 et part reprendre des forces en Allemagne puis à Paris où il s’installe fin 1816. Le reste de sa famille emménage quelques semaines plus tard dans l’hôtel du maréchal Ney, avenue Gabriel.

La vie à Paris ravit la famille. Sophie et ses sœurs sont de tous les bals. La comtesse Rostopchine veut les marier au plus vite. Très dévote, elle a une seule exigence : que le prétendant soit catholique. Cette dernière trouve rapidement un bon parti, selon ses critères, pour Sophie. Il s’agit d’Eugène de Ségur. A défaut de fortune, il a un nom et l’espoir d’hériter, à la mort de son grand-père, ancien ambassadeur de Louis XVI auprès de Catherine II, de son siège à la Chambre des Pairs. Le père de Sophie est moins enthousiaste que sa femme. Il le trouve même trop beau, « comme s’il pressentait les tourments que cette belle figure, à laquelle peu de femmes sont insensibles, va réserver à sa fille(4) . » Il est loin d’avoir tort. Eugène profite de sa vie de célibataire. Il a déjà eu de nombreuses aventures, « avec des filles recrutées sous les arcades du Palais-Royal, plutôt qu’avec des femmes de monde(5) ». Il n’est pas pressé de se marier. Sa liberté lui est trop précieuse.

Les mères ont tout organisé. La rencontre doit avoir lieu lors d’un bal. Ce soir-là, Sophie rayonne. Les deux jeunes gens se retrouvent au petit salon pour bavarder. Que se disent-ils ? Eugène paraît sensible aux charmes de Sophie. Il la fait rire en lui racontant un souvenir d’enfance. Brusquement, pour mettre fin à la conversation, Eugène l’embrasse sur la bouche. Sophie, surprise et gênée, est déjà sous le charme du jeune homme. Quelle idée se fait-elle alors du mariage ? Lui a-t-on parlé de la nuit de noces ? C’est peu probable.

Le mariage est célébré le 14 juillet 1819. Neuf mois plus tard, Sophie met au monde Gaston. Le 5 décembre 1821, naît un second petit garçon qui ne va vivre que quelques semaines. Anatole vient au monde le 23 avril 1823. Sophie va accoucher régulièrement tous les deux jusqu’en 1829, année de naissance des jumelles. Après quoi, il faut attendre six ans. Mais si la naissance des enfants atteste de relations sexuelles au sein du couple, Eugène est peu présent. Il n’a pas renoncé à sa liberté. Il ne se prive pas des plaisirs de la chair à l’extérieur du foyer conjugal.

Sophie se sent très vite isolée. Sa famille a repris la route de la Russie en mai 1823 et sa belle-mère, la comtesse Octave de Ségur, ne la porte pas dans son cœur. Paris n’est pas une ville qui lui convient ; elle a besoin d’air, de grands espaces. Sophie souffre du manque d’attentions d’Eugène. Alors quand son père lui offre le château des Nouettes, c’est une aubaine pour elle. Loin des soucis parisiens, elle peut enfin se ressourcer en Normandie.

Avec les années, Sophie apprend l’abandon, la solitude, le désespoir. Mais aussi le dégoût. Dégoût pour ce mari qui ne lui rend visite que pour profiter de son corps. Une fois le plaisir obtenu, il s’en va, sans se retourner. Mais Sophie ne veut plus d’enfant. Elle est épuisée physiquement. Son mari n’est plus le bienvenu dans sa chambre. En plus, ce mari volage n’a jamais pris de précautions pour épargner son épouse. Il n’hésite pas à flirter sous ses yeux avec les bonnes. Alors quand Sophie tombe malade, il est très probable qu’elle est contractée une maladie vénérienne à cause de son mari(6) . Eugène, qui voit son épouse malade, la fuit encore plus. Car si Sophie est réellement amoureuse de son mari, au moins pendant les premières années de leur union, pour Eugène, c’est un mariage de raison, un mariage arrangé, la norme à cette époque.

Les heures sombres

Quand Sophie accouche de son dernier enfant en 1835, elle a 36 ans. Les infidélités de son mari et les huit grossesses ont eu raison de sa santé. Elle tombe gravement malade. Elle sombre dans une dépression nerveuse qui provoque le blocage du larynx. Sophie ne parle plus. Son seul moyen de communication : une ardoise. Elle passe ses journées sur une chaise longue, ses nuits dans son lit qu’elle a transformé en « un matelas mince comme une couverture(7) ». Elle ne quitte plus son oreiller en caoutchouc censé apaisé les migraines. Certaines nuits, elle ne dort pas.

Aucun médecin ne parvient à la soulager de cette maladie que l’on ne nomme pas encore. Certains la croient perdu. Les sangsues, censées soulager ses maux de rein, l’affaiblissent plus qu’elles ne la soignent. « De longues, de dures et très dures souffrances, qu’un absurde médecin ne sût qu’aggraver, l’obligèrent à rester étendue sur un lit de douleur, pendant plus de treize ans. Dans cet état si pénible, elle gardait toujours sa bonne humeur, sa gaieté, sa douceur inaltérable ; elle était toujours la même, ne se plaignant jamais, uniquement préoccupée de nous, de notre santé, de nos joies, de notre bonheur(8) », raconte Gaston, le fils aîné Gaston. Migraines, nausées, paralysie provisoire des membres supérieurs, douleurs vertébrales, accélération cardiaque sont désormais son lot quotidien. Sa chambre est devenue un lieu de repli quand le mal revient. Une prison. Dans ces conditions, comment s’occuper des enfants ?

Le château des Nouettes vit au rythme de la santé de la maîtresse des lieux. Les enfants ont appris à faire le silence : « Les jours de migraine de notre chère maman, les Nouettes devenaient une succursale de la Trappe pour le silence, notre bien-aimée malade ne pouvant supporter aucun bruit. On allait et venait dans le corridor sur la pointe du Pied ; la parole devenait un souffle et se faisait rare lorsqu’on entrait chez notre bonne mère, pour savoir de ses nouvelles. On ouvrait à deux mains, pour empêcher tout mouvement précipité, la première porte qui isolait déjà la chambre de tout bruit ; puis l’on redoublait de soins pour celle même de la chambre et l’on entrait lentement, lentement, dans la pièce restée obscure à dessein. Quelle peine alors de voir notre pauvre mère livide, les yeux éteints, le front couvert d’une sueur froide, le visage décomposé par la souffrance ! Elle pouvait à peine articuler une parole, malgré son courage. On déposait sur son front un baiser tendre et léger, puis on se retirait en se regardant tristement, car nos cœurs devenus gros souffraient pour elle et avec elle(9) », raconte Olga, la plus jeune.

Démunis devant le mal qui ronge leur mère, les enfants essaient de lui redonner le moral. Parfois, ils lui préparent des petits plats russes, ceux qu’elle aime tant et qui lui rappellent sa terre natale. Les lettres de Gaston sont aussi des moments de réconfort : « Quand serais-je donc là toujours auprès de vous pour vous forcer à bien vous porter ? Je serai bien heureux quand ce moment sera arrivé à je m’ennuie furieusement dans la cage(10). » Gaston a alors 17 ans.

Le jour, elle tente de faire bonne figure devant les enfants ; la nuit, elle s’effondre. Parfois, la voix revient. Puis s’en va, de nouveau. Sophie reprend alors l’ardoise et la craie pour communiquer avec ses enfants. Ils ne savent pas que la nuit il lui arrive d’écrire sur l’ardoise « un prénom dévastateur(11)», celui de son mari : « Eugène ». Quelques lettres qui ravivent aussitôt la douleur. « Pour cautériser son être, rattraper son identité, raffermir ses os en train de fondre, elle grave en russe : Sophie Feodorovna née Rostopchine((12)». Son état de santé ne favorise pas un rapprochement avec Eugène qui mène une vie de célibataire à Paris tandis que Sophie se morfond aux Nouettes. Sa santé fluctue au gré des événements. Quand Gaston, le fils aîné, revient pour les vacances, Sophie retrouve la voix. Quand il doit partir pour Rome pour plusieurs années, elle se mure de nouveau dans son silence. Malgré la maladie de Sophie, la vie continue au château. Nathalie, l’aînée, et Paul de Malaret se fiancent en 1844. En 1846, Anatole, le cadet, est nommé au Conseil d’Etat. Gaston est ordonné prêtre en 1847. Et Sophie va mieux. Elle parle de nouveau, chante même. Pressent-elle que la guérison est proche ? Imagine-t-elle qu’elle viendra d’Eugène, celui qui l’a tant fait pleurer ?

Renaissance

En 1854, Eugène de Ségur, président des Chemins de fer de l’Est, est invité à l’inauguration du Paris-Strasbourg. Dans le train, il rencontre Louis Hachette qui le sollicite pour la mise en place d’une bibliothèque des chemins de fer. A son retour, Eugène se souvient des contes de Sophie, un type d’ouvrage idéal pour Hachette. Publier des contes la distraira de la cécité de son fils. Gaston, le fils adoré, a définitivement perdu la vue. Cela l’occupera et l’empêchera de retomber dans son silence et ses migraines. Eugène a changé. Il comprend maintenant la souffrance de sa femme, notamment vis-à-vis de leur fils. Eugène a 56 ans. Il est fatigué. Le temps n’est plus aux crises de jalousie. Il va permettre à sa femme de devenir l’un des plus célèbres écrivains pour enfants.

Eugène présente Sophie à Monsieur Hachette. C’est le début d’une belle aventure. Sophie a 56 ans. Elle fait son entrée en littérature. Une entrée tardive certes mais qui va s’avérer prolifique. Le 1er octobre 1955, elle signe son premier contrat avec la librairie Hachette. C’est une renaissance. Son silence est terminé. Elle va écrire sans relâche pendant dix-sept ans. Et publier pas moins de vingt-cinq ouvrages.

Elle va aussi lutter pour obtenir son indépendance financière. Au XIXe siècle, une femme ne peut en effet toucher de l’argent sans l’accord de son mari. Eugène va-t-il l’accepter ? Pendant quatre ans, elle va se battre contre lui, pour qu’il l’affranchisse. Elle menace de tout arrêter, de tout brûler. Elle est prête à tout cette fois-ci pour ne pas perdre face à Eugène. Quand enfin, une lettre arrive chez Louis Hachette : « Je viens vous déclarer par cette lettre que j’ai autorisé Mme de Ségur, mon épouse, à disposer complètement de ses œuvres suivant les conditions ou conventions arrêtées entre elles et vous, et à recevoir toute somme qui pourrait résulter de ces conventions(13)». Sophie a gagné.

Elle signe ses ouvrages « Comtesse de Ségur née Rostopchine ». Un pied de nez à Eugène. Si elle avait pu supprimer le nom de « Ségur », elle l’aurait probablement fait. Désormais totalement libérée de son mari, Sophie a obtenu réparation après tant de souffrances et d’humiliations. Elle va écrire sans relâche jusqu’à sa mort en 1874.

Sources :

  • (1) Eté 1920. Eugène et Sophie de Ségur sont partis en voyage de noces en Normandie. En visite chez un parent des Ségur, il découvre à quelques lieux du château de leur hôte, celui des Nouettes, en brique rose du XIIIe siècle. Le château est à vendre. Pour la comtesse, le coup de cœur est immédiat. Mais le jeune couple ne peut se permettre pareille dépense. De retour à Paris, Sophie raconte à son père, le comte Rostopchine, sa découverte. Pour faire plaisir à sa fille qui reste enfermée toute la journée dans son appartement sombre, décide de lui en faire cadeau. Sophie est folle de joie. Après deux ans de travaux, les Ségur prennent enfin leurs quartiers d’été. La comtesse va en faire son refuge.
  • (2) Archives familiales/Ségur. Citée par DUFOUR Hortense, La comtesse de Ségur née Rostopchine, J’ai lu, 2002, p. 341.
  • (3) DUFOUR Hortense, La comtesse de Ségur née Rostopchine, J’ai lu, 2002, pp. 343-344.
  • (4) DIESBACH (Ghislain de), La comtesse de Ségur née Rostopchine, Perrin, 1999, p. 97.
  • (5) DIESBACH (Ghislain de), La comtesse de Ségur née Rostopchine, Perrin, 1999, p. 97.
  • (6) Hypothèse émise par Hortense Dufour dans l’émission « 2000 ans d’Histoire » présenté par Patrice Gélinet sur France Inter. Emission du 7 janvier 2009.
  • (7) DUFOUR Hortense, La comtesse de Ségur née Rostopchine, J’ai lu, 2002, p. 332.
  • (8) SEGUR (Gaston de), Ma mère. Souvenirs de sa vie et de sa sainte mort, Grand Album Comtesse de Ségur, collection Grandes Oeuvres, Editions Hachette, Paris, 1983, p. 12.
  • (9) SEGUR (Olga de), Ma chère maman. Souvenirs intimes et familiers, collection À tous les vents, la Bibliothèque électronique du Québec, p. 37.
  • (10) Lettre de Gaston à sa mère, 14 mars 1937.
  • (11) DUFOUR Hortense, La comtesse de Ségur née Rostopchine, J’ai lu, 2002, p. 336.
  • (12) DUFOUR Hortense, La comtesse de Ségur née Rostopchine, J’ai lu, 2002, p. 336.
  • (13) Lettre d’Eugène de Ségur à Louis Hachette, 27 mai 1859. Cité par DUFOUR Hortense, La comtesse de Ségur née Rostopchine, J’ai lu, 2002, p. 380.
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L’amour destructeur de Zelda et Scott Fitzgerald

Rien de plus bouleversant que le destin tragique de Scott Fitzgzerald et Zelda Sayre. Leur histoire se termine dans l’alcool et la folie, vies brisées dans la force de l’âge, et pourtant on éprouve une sensation de grandeur à les voir s’aimer et se déchirer. Lorsqu’il rencontre Zelda, Scott n’est pas un Picasso ni un Rodin. Mais un jeune homme inconnu qui brûle de devenir célèbre grâce à sa plume. Lorsqu’il réussit enfin, on retrouve chez lui l’égoïsme fondamental du créateur. Il empêche Zelda d’écrire et réclame « l’exclusivité créatrice ». Il fait d’elle l’objet réel de ses fictions et il est même probable qu’il la jette dans les bras d’un jeune pilote Français pour nourrir son travail ! Ils ne se remettront pas de cette histoire d’infidélité. Lorsqu’elle publie, il devient odieux et utilise des mots qui tuent. « Tu as ramassé les miettes que j’ai laissé tomber sur la table » lance-t-il, furieux d’avoir été « volé » de ce qu’il prétend être « son matériau ». C’est-à-dire leur vie commune. Et pourtant Scott et Zelda ont fusionné comme peu d’hommes et femmes.

Loin de l’agitation américaine

Juin 1924. La Côte d’Azur. Zelda et Francis Scott Fitzgerald, couple mythique des années folles, ont loué pour cinq mois la Villa Marie à Valescure, près de Saint-Raphaël. Loin de l’agitation américaine, ils espèrent mener une vie plus stable en Europe. Scott travaille sur le manuscrit de Gatsby le Magnifique, Zelda lézarde au soleil. Les journées passent, se ressemblent. La jeune femme, se sentant délaissée, se rend chaque matin au Café de la Flotte. Elle y rencontre des officiers de l’armée de l’air française. Parmi eux : Edouard Jozan, un lieutenant de 25 ans, l’héritier d’une famille bourgeoise. Il est attirant. Zelda a besoin de plaire. Débute alors une histoire sensuelle que Zelda raconte dans Accordez-moi une valse, son autobiographie à peine déguisée. Seuls les noms ont changé : « Il était bronzé et sentait bon le sable et le soleil; elle s’aperçut qu’il était nu sous la toile empesée. Elle ne pensait pas à David (alias Scott). Elle espérait qu’il n’avait rien vu; mais elle s’en moquait après tout. Elle avait l’impression qu’elle aurait aimé embrasser Jacques (alias Edouard) au sommet de l’arc de triomphe. Embrasser cet étranger vêtu de blanc, c’eût été sacrifier à un rite religieux oublié, ou presque(1). » Zelda succombe, sans anticiper les conséquences. « On prenait ce qu’on voulait de la vie, si on pouvait l’avoir, et puis le reste, on s’en passait(2) ».

Scott ne se rend compte de rien, trop absorbé qu’il est dans l’écriture de Gatsby. « J’aimais bien [Jozan] et j’étais content qu’il accepte de passer des heures entières avec Zelda. Cela me donnait du temps pour écrire. Jamais l’idée ne m’est venue que leur amitié pouvait se transformer en liaison amoureuse(3) », raconte-t-il rétrospectivement. Zelda, elle, vit mal la situation. Elle ne peut cacher cette liaison à Scott. Ce n’est pas la première fois qu’elle flirte avec des hommes mais jusqu’à présent, c’était sans conséquences apparentes. Et elle parvenait, toujours, à redevenir le centre d’attention de son mari. Cette fois-ci, Zelda s’est attachée à son bel aviateur. Certains affirment même qu’elle aurait réclamé le divorce pour que « Scott mette de côté Gatsby et réalise la gravité de la situation(4) ».

Scott réagit, enfin. Il Il lui donne l’ordre de mettre fin à cette liaison : « Si te revois ce type, je te plaque ici et je rentre en Amérique(5). » Il lui interdit également de quitter la Villa Marie et de revoir Jozan. Ce dernier, pour apaiser l’atmosphère, quitte la base voisine de Fréjus, pour être muté à Hyères. Il lui écrira une lettre peu après et lui enverra une photo. Zelda rapporte l’épisode dans son roman : « Alabama ne pût lire la lettre. Elle était en français, elle la déchira en mille morceaux et l’éparpilla sur les eaux sombres du port […] Bien que cela lui brisât le cœur, elle déchira aussi la photographie. C’était pourtant la plus belle chose qu’elle eût jamais possédée dans sa vie, cette photographie. Mais à quoi bon la conserver ?(6). »

L’irréparable

Cloîtrée de mi-juillet à mi-août 1924, Zelda a le temps de réfléchir. Prisonnière, elle prend conscience qu’elle ne peut vivre sans Scott. Et celui-ci a également besoin d’elle, notamment pour écrire. Elle est sa source d’inspiration, « l’héroïne de ses nouvelles ». Il n’hésite pas d’ailleurs à se servir de sa liaison avec Jozan dans Gatsby le Magnifique. Plus tard, Scott reconnaîtra même avoir peut-être encouragé leur liaison pour être en mesure d’ajouter une touche de vraisemblance à son œuvre. Il regretta certainement de l’avoir autorisée, « sachant de quel prix elle le paierait » (7). L’aventure extraconjugale de Zelda marque profondément le couple. Le mal est fait. La trace est indélébile. Zelda dira dans son roman : « Jacques était passé sur cette partie de leur vie à tous deux comme un aspirateur(8). » Et a emporté la confiance mutuelle.

Le couple ne parle à personne de l’escapade amoureuse de Zelda et parvient à sauver les apparences. Peu de temps. Le désespoir de Zelda est profond ; elle a perdu ses repères. Dans un état de confusion, elle a sa première crise émotionnelle. Et alors que les Fitzgerald rendent visite à un couple d’ami, les Murphy, à Antibes, Zelda tente de se suicider en avalant des somnifères. L’histoire avec Jozan marque un tournant dans leur vie de couple. Et Scott d’affirmer : « Ce mois de septembre 1924, je savais qu’il s’était passé quelque chose qui ne pourrait jamais être réparé(9). »

Scott aurait même confié à certaines personnes que, depuis la liaison de Zelda avec Edouard Jozan, il n’arrivait pas à la satisfaire(10). Plus tard, il confiera au docteur Thomas Rennie que « tout bien considéré, elle est plus forte que moi. J’ai le feu de la création, mais je suis faible. Elle le sait et me considère en fait comme si j’étais une femme. Toute notre vie, depuis le jour de nos fiançailles, nous l’avons passé à traquer un homme que Zelda trouve assez fort pour s’appuyer sur lui. Je ne suis pas cet homme(11). » Edouard Jozan était-il cet homme-là?

« J’ai épousé l’héroïne de mes nouvelles. »

Pourtant, Zelda a cru en son histoire avec Scott. Quand ils se rencontrent, à Montgomery, dans le Comté d’Alabama, Zelda Sayre a dix-huit ans et de nombreux flirts à son actif. Enfant gâtée, fille du juge de la Cour suprême de Montgomery, elle passé une jeunesse dorée dans le Sud des Etats-Unis. La benjamine de la famille a un caractère bien trempé. Elle se préoccupe davantage de ses rendez-vous amoureux que de ses études. Zelda est une jeune fille attirante ; elle le sait et elle en joue. Les prétendants se pressent devant sa porte. A 18 ans, Zelda a déjà flirté avec les jeunes gens les plus riches et les mieux éduqués de Montgomery. Depuis l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917, la ville sert de base aux contingents du pays pendant leur phase d’entraînement. L’arrivée de la garnison suscite l’intérêt de Zelda. Un soir de juillet 1918, elle se rend à une fête du Country Club. Le lieutenant Francis Scott Fitzgerald a été invité. Le jeune homme de 22 ans a décidé de s’engager auprès des troupes américaines. En attendant son départ pour le front, il est envoyé en Alabama pour s’entraîner et recevoir une formation militaire.

A la première rencontre, l’attirance est réciproque. Ils tombent amoureux. « Elle aimait tant cet homme, elle se sentait tellement proche de lui que sa vision en était déformée, comme si elle avait pressé son nez sur un miroir en essayant de se regarder dans ses propres yeux. Elle sentait les lignes de son cou et son profil sculpté comme des bouffées de vent qui auraient balayé sa lucidité(12). »
Scott n’aura pas le temps de combattre. L’armistice est signée le 11 novembre 1918. Mais si Zelda est à la recherche d’un mari comme toutes les jeunes filles de son âge, pas question de se presser. D’origine modeste, Scott n’a pas d’argent. Or, pour Zelda, c’est une condition sine qua non à un mariage réussi. Elle informe donc Scott qu’elle ne l’épousera pas tant qu’il ne sera pas riche.

Scott, qui veut devenir écrivain, repart pour New York. Il travaille avec acharnement sur son manuscrit. Il essuie plusieurs refus des maisons d’édition. S’engage entre les deux amoureux une correspondance. Mais Scott tarde à devenir riche et célèbre. Et Zelda ne peut lutter longtemps contre son tempérament. Elle n’hésite pas à rompre en juin 1919 leurs fiançailles pour un autre flirt. Elle explique à Scott que « son incapacité à l’entretenir ne ferait qu’aigrir leur mariage en suscitant chez eux peine et frustration. Ce rejet le blesse et l’irrite(13). » Mais le 16 septembre 1919, son manuscrit, L’Envers du paradis, est enfin accepté et est publié le 26 mars aux éditions Scribner. 3 000 exemplaires sont vendus en l’espace de trois jours. C’est un véritable succès. Avec l’argent gagné, Scott achète une montre-bracelet coûteuse pour Zelda. Cela suffit pour la convaincre, enfin. A 23 ans, pour Scott Fitzgerald, c’est la reconnaissance et l’argent. Plus rien ne l’empêche d’épouser Zelda. Quelques jours après la sortie du livre, le 3 avril 1920, ils se marient dans la sacristie de la cathédrale Saint-Patrick, à New York. Scott avouera: « J’ai épousé l’héroïne de mes nouvelles. »

De toutes les fêtes, ils dépensent sans compter, s’enivrent jusque tard dans la nuit. L’argent coule à flot. Comme l’alcool. Leurs frasques sont à la une des journaux. En quelques mois, Zelda et Scott Fitzgerald deviennent le couple à la mode, symbole des années folles. Ils voyagent, mènent une vie exubérante et dissipée. La naissance de leur fille Scottie le 26 octobre 1921 aurait pu les assagir. Il n’en est rien. Et quand ils partent pour le Sud de la France en juin 1924 en vue de travailler et de se reposer, ils ne se doutent pas qu’ils sont à un tournant de leur vie.

Quand rien ne va plus

Après l’épisode Jozan, les disputes se multiplient au sein du couple. Ils ne se parlent plus, ne se touchent plus. Chacun s’enfonce dans une obsession pour éviter de voir la dégradation de leur quotidien. Pour Scott, c’est l’alcool. Il boit de plus en plus pour oublier qu’il n’est plus la vedette littéraire du moment. Hemingway lui a ravi la place.

Pour Zelda, la danse qu’elle va pratiquer des heures par jour, espérant encore devenir une ballerine professionnelle. Elle est en quête d’identité et de reconnaissance. Car elle a du mal à trouver sa place aux côtés de ce mari écrivain qu’elle s’est choisi. Ses velléités littéraires sont aussi freinées, voire stoppées par Scott. Il l’empêche d’écrire.

Pour se venger, Scott a des aventures extraconjugales tout en exigeant une fidélité absolue de la part de Zelda. Quand il n’est pas là, il lui interdit de recevoir des hommes chez eux. L’histoire avec Edouard a mis un terme à ces années insouciantes où ils étaient un couple soudé, passionnément amoureux l’un de l’autre. L’alcool détruit le couple. Il provoque des crises d’hystérie chez Zelda et une incroyable grossièreté chez Scott. Les amis s’éloignent. Scott peine à écrire.

Hollywood

1927. Direction Hollywood. Scott est sous le charme de la cité californienne et admire ceux qui y vivent, notamment les femmes. Il tombe amoureux d’une actrice de 17 ans, Lois Moran, belle et déterminée à réussir par tous les moyens. Scott n’a alors de cesse de critiquer Zelda ; il lui rappelle sans cesse son manque d’ambition alors que c’est lui-même qui réclame l’exclusivité créatrice. Ces remarques blessent profondément Zelda, toujours en quête d’affirmation et de reconnaissance. Consciemment, il la manipule, exerçant son pouvoir sur elle. Mais si Zelda ne dit rien de l’aventure de Scott, c’est qu’elle y voit une revanche : « Lorsque j’appris que mon mari avait une maîtresse en Californie, je fus sous le choc, parce que cette existence me semblait si futile, mais en fin de compte je ne fus pas blessée, parce que j’étais consciente d’avoir agi de même plus jeune. […] Dans cette histoire, tous les torts me reviennent. Je croyais être une salamandre, et il semble bien que je ne suis qu’un fardeau(14). »

Mais elle ne parvient pas à se maîtriser très longtemps. Un soir, alors que Scott est sorti avec avec Loïs, elle laisse éclater sa colère. Elle entasse dans la baignoire les vêtements qu’elle-même a dessiné et fabriqué et y met le feu, détruisant ce qu’elle avait créé. Dans le train qui les ramène vers l’est, elle jette par la fenêtre du wagon la montre bracelet que Scott lui avait offert pour leurs fiançailles.

Zelda se sent de plus en plus isolée. Elle se réfugie dans la danse. L’alcool gâche leur relation. Ils ne font plus que se croiser et communiquent pour la forme. Scott raconte : « Je me suis surpris à lui dire des choses affreuses. Sans pouvoir m’arrêter. J’étais en guerre avec moi-même. Nous nous disputions, nous remuions les cendres du passé, et nous nous jetions des mots qui érigeaient un mur d’indifférence entre nous. Nous devenions des étrangers hostiles qui suivaient des chemins divergents, tout en vivant l’enfer sous le même toit(15). » Ce couple qui s’est aimé à la folie s’autodétruit.

Accordez-moi une valse

L’état psychologique de Zelda est de plus en plus instable. Le 23 avril 1930, Zelda est admise au sanatorium de la Malmaison dans un état d’éthylisme et de trouble avancé. En mai, elle est conduite à la clinique Valmont, en Suisse. Elle y reste quinze mois. Cet internement marque le début de nombreux séjours durant lesquels les médecins tenteront de soigner sa schizophrénie. Alors que Zelda est internée, Scott se sent seul et entame une liaison avec une aristocrate anglaise.

En 1932, elle intègre Phipps. Là-bas, elle écrit en secret Accordez-moi une valse, son autobiographie romancée, offrant parfois à son héroïne la vie qu’elle n’a pas eue. Une fois terminé, elle envoie le manuscrit à un éditeur. Scott l’apprend et exige de pouvoir le corriger avant sa publication. Il a ses mots très durs :« Tu as ramassé les miettes que j’ai laissé tomber de la table du repas, et les as fourrées dans tes livres… Tout ce que nous avons fait est à moi […] c’est moi le romancier de profession, et c’est moi qui te fais vivre. Tout cela est mon matériau. Rien de cela n’est tien(16). » Scott revendique l’exclusivité de leur histoire comme source d’inspiration. Certains passages sont censurés. Le livre n’a pas le succès escompté. Zelda perd toute confiance en elle. En 1934, Scott publie Tendre est la nuit. A la lecture du roman, Zelda revit son internement à travers l’héroïne. Elle replonge aussitôt dans ses excès de folie.
En 1937, Scott retourne à Hollywood écrire des scénarios. Il a besoin d’argent pour financer les séjours en clinique de Zelda ainsi que les études de Scottie.

A Hollywood, il rencontre Sheilah Graham, une journaliste anglaise. C’est le début d’une liaison tumultueuse. « Dès que Fitzgerald la voit, il croit reconnaître Zelda ; sur les photographies, la ressemblance n’est guère évidente mais Fitzgerald est persuadé du contraire(17). » Sheilah tombe amoureuse du romancier. Elle va veiller sur lui jusqu’au bout, réussissant même à le libérer de l’alcool au début de 1940. Epuisé par le travail et rongé par l’alcool, il est victime d’une attaque en décembre 1940. Le 21 décembre, il n’a pas la même chance et succombe à une crise cardiaque à l’âge de 44 ans.

Huit ans plus tard, le 9 mars 1948, Zelda périt dans l’incendie de sa clinique psychiatrique, en Caroline du Nord, où elle est de nouveau internée. Elle est enterrée le 17 mars près de Scott dans le cimetière de Rockville, en Alabama. Quelques années plus tard, leur fille Scottie fera graver sur la pierre tombale qui les réunit la dernière phrase de Gatsby le magnifique : « Et nous luttons ainsi, barques à contre-courant, refoulés sans fin vers notre passé(18).»

« Nous aurions été beaucoup plus heureux si j’avais épousé une autre femme et elle un autre homme. Nous n’étions pas faits pour nous entendre(19) », affirma, un jour, Fitzgerald. Reste que sans Zelda Scott n’aurait peut-être pas écrit les romans qu’il a publié. Héroïne de ses nouvelles, Zelda a nourri son œuvre, parfois à ses dépens. Scott a réclamé l’exclusivité et n’a pas hésité à utiliser les lettres et les journaux intimes de Zelda, livrant à tous ses faiblesses et ses doutes.
Si la descente a été difficile, ce qui est sûr, c’est qu’ils se sont aimés à la folie. Mais la folie a pris le dessus sur l’amour. Le besoin de Zelda d’être aimé, d’être le centre des attentions et sa quête de reconnaissance et d’affirmation ont eu raison de leur couple. Ils se sont détruits.
Leurs infidélités ne les ont pas libérés d’un lien extrêmement fort. Jamais ils ne se sont abandonnés. En 1935, Scott écrit : « Comme toujours, aujourd’hui encore je me sens plus proche d’elle que de tout être humain. Cela ne me déplairait pas si, dans quelques années, Zelda et moi pouvions nous blottir ensemble sous une pierre dans quelque vieux cimetière de ces contrées(20). » Un vœu exaucé.

Notes :

(1) FITZGERALD (Zelda), Accordez-moi cette valse, collection « Pavillons poche, Robert Laffont, 2008, p. 178.
(2) FITZGERALD (Zelda), Accordez-moi cette valse, collection « Pavillons poche, Robert Laffont, 2008, p. 196.
(3) FITZGERALD (Francis Scott), cité dans Sheilah Graham, The Real F. Scott Fitzgerald : Thirty-Five Years Later, New York, Grosset & Dunlap Inc., 1976, p. 61.
(4) TAYLOR (Kendall), Zelda et Scott Fitzgerald. Les années vingt jusqu’à la folie, Autrement, 2002, p. 198.
(5) FITZGERALD (Zelda), Accordez-moi cette valse, collection « Pavillons poche, Robert Laffont, 2008, p. 186.
(6) FITZGERALD (Zelda), Accordez-moi cette valse, collection « Pavillons poche, Robert Laffont, 2008, p. 196.
(7) TAYLOR (Kendall), Zelda et Scott Fitzgerald. Les années vingt jusqu’à la folie, Autrement, 2002, p. 199.
(8) FITZGERALD (Zelda), Accordez-moi cette valse, collection « Pavillons poche, Robert Laffont, 2008, p. 191.
(9) Extrait des Carnets de F. Scott Fitzgerald, cité dans CITATI (Pietro), La mort du papillon. Zelda et Francis Scott Fitzgerald, Gallimard, 2007, p. 41.
(10) TAYLOR (Kendall), Zelda et Scott Fitzgerald. Les années vingt jusqu’à la folie, Autrement, 2002, p. 353.
(11) Lettre de F. Scott Fitzgerald au docteur Thomas Rennie, citée dans MELFORD (Nancy), Zelda : a Biography, New York, Harper & Row, 1970 p. 261.
(12) FITZGERALD (Zelda), Accordez-moi cette valse, collection « Pavillons poche, Robert Laffont, 2008, p. 78.
(13) TAYLOR (Kendall), Zelda et Scott Fitzgerald. Les années vingt jusqu’à la folie, Autrement, 2002, p. 87.
(14) MELFORD (Nancy), Zelda : a biography, Harper & Row, New York, 1970, pp. 175-176.
(15) Francis Scott Fitzgerald, cité dans BUTTITA (Tony), After the Good, Gay Times, Vinking Presse, New York, 1974, p. 170.
(16) CITATI (Pietro), La mort du papillon. Zelda et Francis Scott Fitzgerald, Gallimard, 2007, p. 83.
(17) CITATI (Pietro), La mort du papillon. Zelda et Francis Scott Fitzgerald, Gallimard, 2007, p. 113.
(18) FITZGERALD (F. Scott), Gatsby le magnifique, Le Livre de Poche, Edition 2009, p. 231.
(19) CITATI (Pietro), La mort du papillon. Zelda et Francis Scott Fitzgerald, Gallimard, 2007, p. 28.
(20) CITATI (Pietro), La mort du papillon. Zelda et Francis Scott Fitzgerald, Gallimard, 2007, p. 103.

Bibliographie :

  • CITATI Pietro, La mort du papillon. Zelda et Francis Scott Fitzgerald, Gallimard, 2007.
  • FITZGERALD F. Scott, Gatsby le magnifique, Le Livre de Poche, Edition 2009.
  • FITZGERALD Zelda, Accordez-moi cette valse, collection « Pavillons poche, Robert Laffont, 2008.
  • MELFORD Nancy, Zelda : a Biography, New York, Harper & Row, 1970.
  • TAYLOR Kendall, Zelda et Scott Fitzgerald. Les années vingt jusqu’à la folie, Autrement, 2002.

Les réseaux féminins à la conquête du CAC 40

A quelques mois de l’entrée en vigueur de la loi Copé-Zimmermann qui impose de féminiser les Conseils d’administration à hauteur de 40 %, les équipes de TEDxChampsélyséesWomen ont réalisé une infographie qui met en lumière le rôle des réseaux féminins au sein des entreprises du CAC 40. Les idées clés à retenir.

A l’heure actuelle, 70% des entreprises du CAC 40 possèdent un réseau féminin en interne. Il existe également des structures externes aux entreprises qui jouent le même rôle, en représentant un secteur d’activité notamment; c’est le cas par exemple de Financ’ielles, fédération de réseaux du secteur de la banque, de la finance et de l’assurance. Ces réseaux féminins permettent de faire tomber les barrières qui freinent les carrières des femmes. Ils sont des lieux d’échanges et de convivialité ; ils visent à valoriser les collaboratrices et à leur donner confiance en elles, à promouvoir l’égalité professionnelle et la mixité.

Si toutes les entreprises du CAC 40 du secteur de la banque et de l’assurance possèdent un réseau féminin en interne, le secteur de l’industrie fait encore figure de mauvaise élève.

Les réseaux féminins jouent également un rôle important dans la féminisation des conseils d’administration. En effet, près de 2/3 des entreprises qui adhèrent à un réseau féminin ont déjà atteint l’objectif des 40% de femmes dans leur conseil d’administration.

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A lire aussi :

Nina Simone, 1969.

Gilles Leroy : “Nina Simone, roman”

“Quand je l’ai rencontrée, je venais de subir l’humiliation de ma vie. J’avais étudié la musique dès l’âge de cinq ans pour devenir pianiste, j’y avais sacrifié mon enfance et mon adolescence, et puis quoi ? La pus grande école de musique du pays, le Curtis Institute, à Philadelphie, m’avait refusée, recalée. Douze années perdues. Mon rêve piétiné”. Gilles, Leroy, Nina Simone, roman, folio, 2013, pp. 39-40. 

Eunice Kathleen Waymon, petite fille noire née dans une famille pauvre à Tryon, Caroline du Nord, en 1933, ne sut jamais si elle fut recalée parce qu’elle était noire ou parce que, ce jour-là, elle avait moins bien joué que les autres. Un échec qu’elle n’oublia jamais, même devenue l’immense Nina Simone, la diva à la voix unique et au toucher de piano inoubliable. Celle qui fut adulée dans le monde entier fut une artiste profondément seule et blessée.

Un destin digne d’un roman que Gilles Leroy nous livre avec tendresse.

Gilles Leroy, Nina Simone, folio, 2013.