Gabrielle Chanel ou les bénéfices du désordre amoureux

Moulins. 1903. Gabrielle Chanel a 20 ans. Après huit années passées auprès des religieuses dans un orphelinat, elle est enfin libre. Elle entre comme commise « A Sainte-Marie », maison spécialisée en trousseaux et layettes qui vend aussi jupons, voilettes, fourrures, boas… Le samedi, elle danse au Café Chinois et le dimanche, il y a quadrille à l’Alcazar.

Echapper à son milieu

A l’époque, Moulins est une ville de garnison. Nombreux régiments y sont cantonnés. Les officiers et sous-officiers aiment s’amuser, contribuant à l’animation de cette petite ville de province. Ils vont se divertir au Grand Café. Ils ne tardent pas à remarquer le charme de Mademoiselle Chanel mais aussi ses bonnes manières et une distinction naturelle, transmises grâce à une éducation religieuse stricte. A 20 ans, Gabrielle est une jeune fille au teint mat, très mince alors que la mode est aux formes généreuses. Obstinée et orgueilleuse, elle a une beauté singulière. Les hommes la regardent. Mais si Gabrielle est flattée d’attirer les regards, elle a une autre priorité : sortir de son milieu.

Le Rotonde, un café concert à la mode, propose à des chanteurs de se produire. Gabrielle est là qui écoute, observe. Pourquoi pas elle ? Elle aime le chant et a fait partie des chorales de l’orphelinat et du pensionnat. Elle décide de se lancer. A son avantage, elle a un public acquis à sa cause, les officiers et sous-officiers en garnison à Moulins. Tous l’applaudissent même si son absence de voix est évidente. Très vite, elle devient la coqueluche de la Rotonde. Gabrielle commence en général avec un couplet de « Ko Ko Ri Ko », revue où Polaire avait fait son succès en 1898 à la Scala, café concert parisien. Puis, la salle une fois chauffée, elle entonne « Qui a vu Coco dans l’Trocadéro ? ». Cette chanson lui donnera son surnom célèbre, « Coco », que pourtant elle n’aimait guère. C’est un triomphe. Les admirateurs sont toujours plus nombreux. Gabrielle, elle, se voit déjà en haut de l’affiche.

Ses distractions nocturnes ne tardent pas à remonter aux oreilles de son employeur. Elle est renvoyée. Qu’à cela ne tienne, Coco décroche un contrat à la Rotonde. Mais au bout de quelques mois, elle voit bien que sa carrière tarde à décoller et commence à s’ennuyer. En 1906, elle décide de partir tenter sa chance à Vichy. Elle n’y reste qu’une saison, le temps des désillusions. Des admirateurs de Moulins viennent néanmoins lui rendre visite. Parmi eux, Etienne Balsan, le seul à la décourager de persévérer dans cette voie : « Tu n’arriveras à rien. Tu n’a pas de voix et tu chantes comme une seringue(1) », lui dit-il. Héritier d’une très riche famille de Châteauroux, le jeune homme est passionné de chevaux de course. Certes, il n’a pas la prestance des officiers de la cavalerie du 10e chasseurs et il est moins titré que la plupart de ses camarades. Il a un physique assez commun : un visage rond, il n’est ni grand ni élancé. Mais, il est honnête avec Gabrielle. Malgré ses conseils, elle s’obstine pourtant à devenir chanteuse. Jusqu’à ce que la désillusion laisse place à l’échec. Gabrielle rentre à Moulins, faisant une croix sur sa carrière de chanteuse. Elle reprend son emploi de commise.

La vie de château

Etienne Balsan va bientôt quitter Moulins. Celui-ci a néanmoins eu le temps de transmettre à Gabrielle sa passion des chevaux. Alors qu’Etienne était venu lui rendre visite Vichy, il l’avait invité à une séance d’entraînement. Gabrielle se souvient : « Nous prîmes rendez-vous pour le lendemain. Après l’Allier, au-delà de la passerelle, je descendis dans les prés et me trouvais dans les boxes. On respirait une bonne odeur d’eau remuée. On entendait mugir le barrage. La ligne droite, fraîchement coupée s’étendait, parallèle à la rivière ; sable, barrières blanches, et, au fond, les monts du Bourbonnais. Le soleil dorait la côte de Gannat. Les jockeys et les lads se suivaient, au pas, genoux au menton. Quelle belle vie, soupirai-je. C’est la mienne toute l’année, répond Etienne. Ce pourrait être la vôtre(2). »

Gabrielle ne répond pas. Mais l’idée va faire son chemin. Certes, elle n’est pas amoureuse d’Etienne Balsan mais il a des qualités : boute-en-train, généreux, adoré de ses amis. C’est un camarade fort agréable. Alors pourquoi pas ? « Tu n’as pas besoin d’une élève ?(3) », lui lance-t-elle un jour. Etienne l’a prend au mot : « Ah ! La petite Coco veut qu’on lui apprenne à monter à cheval, elle veut qu’on l’emmène, eh bien, on l’emmènera(4) ! » Gabrielle est jolie et amusante. De plus, elle partage maintenant sa passion pour les chevaux. Il pourra lui apprendre à monter à cheval. Elle serait une compagnie agréable. Un soir de 1907, Gabrielle Chanel quitte Moulins, son emploi de commise et les beuglants où, c’est sûr, elle ne fera pas fortune. Elle a décidé d’accepter l’invitation d’Etienne Balsan et débarque à Royallieu, près de Compiègne.

Une nouvelle vie attend Coco. La propriété d’Etienne est une très belle demeure provinciale, entièrement remise en état. La chambre de Gabrielle est soigneusement décorée et possède même une salle de bain privative. Gabrielle est émerveillée. Que de luxe ! Les jeunes gens ne partagent pas la même chambre. Mais si leur relation est sur le mode de la camaraderie, il est très peu probable qu’elle soit restée platonique (5). Gabrielle devient sa maîtresse, Etienne lui offre un toit. Mais celui-ci n’oublie pas d’où elle vient et où il l’a rencontrée. Coco reste une invitée à cacher.

Coco se fait rapidement à la vie de château, paraissant au lit jusqu’à midi. « Elle restait couchée jusqu’à midi à ne rien faire, sinon boire du café au lait et lire des romans de quatre sous. La plus cossarde des femmes(6) », raconte Etienne trente ans plus tard. Elle prend aussi des cours d’équitation avec Balsan afin de faire plaisir à son hôte. En quelques mois, les progrès sont surprenants. Acharnée dans tout ce qu’elle entreprend, elle devient une bonne cavalière. Etienne reçoit également beaucoup d’amis à Royallieu. Gabrielle côtoie tout ce petit monde. Certes, elle dénote. Mais elle parvient progressivement à se faire accepter par les amis d’Etienne. Elle s’habille comme bon lui semble, ne respecte pas les codes de cette société bourgeoise. Sa stratégie : étonner les amis d’Etienne afin qu’ils oublient ce qu’elle redoute le plus : passer pour une femme entretenue.

La rencontre avec Arthur Capel

Mais, à Royallieu, Gabrielle finit pas se lasser de cette vie soisive. Certes, le luxe et la vie facile lui plaisent mais il y a un vide dans son existence. Elle qui a toujours travaillé a besoin d’un but dans sa vie. Elle reste aussi dépendante d’Etienne. Elle sait qu’il n’a qu’un mot à dire, et elle sera remerciée. Sa sécurité n’est donc qu’apparente. Elle sait qu’Etienne n’est pas amoureux d’elle ; jamais il n’a envisagé de l’épouser.

Sa seule distraction reste les randonnées à cheval. Une chasse à courre est organisée. Coco a besoin de se changer les idées. Elle accepte de suivre Etienne et sa troupe d’invités. Là-bas, elle croise un anglais. C’est le coup de foudre. « Nous n’avons pas échangé une parole, juste un regard(7). »« Le garçon était beau, très beau, séduisant. Il était plus beau que beau, magnifique. J’admirais sa nonchalance, ses yeux verts. Il montait de fiers chevaux et très fort. Je tombai amoureuse de lui(8) », raconte-t-elle à Paul Morand. Il va changer sa vie.

Cet homme, c’est Arthur Capel que ses amis surnomment Boy. C’est un anglais séduisant et un homme d’affaires averti. Il a fréquenté dans sa jeunesse les meilleurs collèges. Mais un mystère plane sur sa naissance. Certains disent qu’il serait le fils naturel du banquier Pereire. Sa mère, il n’en parle jamais. Un orphelin en quelque sorte, comme Coco. Arthur Capel séjourne à Royallieu. Ils font plus ample connaissance. Gabrielle ne cache pas ses sentiments à Boy, lui suggérant même qu’elle est prête à quitter Etienne. Mais Capel n’est pas de cet avis ; il ne veut pas trahir son ami en enlevant celle qui est son invitée, sa maîtresse. Mais, à Royallieu, les fêtes se succèdent, les partenaires s’échangent. Boy et Coco ne résistent pas longtemps. Etienne plus attentif à ses chevaux qu’aux femmes n’est pas dupe mais préfère fermer les yeux. Pour lui, Coco est davantage une camarade qu’une maîtresse. De plus, les séjours de Boy à Royallieu sont courts, ses affaires le retiennent à Newcastle, à Londres et à Paris. Quand il n’est pas là, Coco est à lui seul.

Confectionner des chapeaux

Pendant les absences de Boy, Coco s’ennuie et s’interroge toujours sur son avenir. Que va-t-elle devenir ? Elle a besoin de gagner de l’argent. Il faut donc qu’elle travaille. Elle exclut d’emblée le chant. Elle pense aux chapeaux qu’elle a commencé à confectionner afin d’occuper son temps libre. Ils plaisent aux amies d’Etienne, peut-être devrait-elle persévérer dans cette voix. Elle demande alors de l’aide à Balsan. Pourrait-il l’aider à s’installer comme modiste à Paris ? Si Etienne ne comprend pas trop ses motivations, il est prêt encore une fois à l’aider. Il lui prête sa garçonnière de trois pièces située au 160 boulevard Malesherbes pour qu’elle y installe son atelier. De son côté, Arthur l’encourage dans cette voie. Gabrielle ne veut pas être une cocotte. Elle veut gagner sa vie, son indépendance. « J’avais compris qu’on arrive à rien sans travailler. Je m’ennuyais à mourir. […] J’ai eu de la chance, j’ai profité d’un concours de circonstances(9). »

Printemps 1909. Coco est à Paris. Elle est aidée par Lucienne Rabaté, une modiste très douée qui pourra lui apporter une aide technique. Elle appelle aussi auprès d’elle, sa sœur Antoinette et Adrienne, sa complice. Elles recevront les clientes. Les amies d’Etienne apprenant l’installation de Coco à Paris accourent. Très vite, il est difficile de répondre aux demandes et l’appartement-atelier devient trop exigu. Gabrielle, ambitieuse, veut désormais avoir pignon sur rue. Mais elle a besoin de fonds pour ouvrir une boutique à Paris. Etienne refuse cette fois-ci de lui prêter cet argent. Que va-t-on penser de lui ? Qu’il est incapable de subvenir aux besoins de sa protégée ? Boy, lui, appuie Gabrielle dans ses démarches. Etienne ne tarde pas à percer le mystère : il comprend qu’Arthur est tombé amoureux de Gabrielle. Ce qui change tout pour lui. Une liaison sans conséquences avec Boy ne le discréditait pas aux yeux de ses amis. Il comprend pourquoi Coco rentre de moins en moins souvent à Royallieu. Elle dort avec Capel.

Aux yeux d’Etienne, Coco prend soudain une importance qu’elle n’avait pas jusqu’à présent. Jaloux? Vexé de se fait détrôner par un de ses amis ? « Etienne ne m’aimait plus, mais comme tout bon Français, comme tout homme en général, il s’est remis à m’aimer quand il a constaté que j’en aimais un autre(10) », affirme Gabrielle. Mais Balsan comprend vite qu’il n’a rien à gagner dans l’affaire, sinon de perdre deux amis. Il finit par s’effacer.

Boy, le bienfaiteur

Arthur Capel est de plus en plus présent auprès de Gabrielle. A l’automne 1910, c’est lui qui se charge d’ouvrir à sa banque un crédit qui va lui permettre de louer un grand appartement au premier étage du 21 rue Cambon où elle va pouvoir installer ses ateliers. Lucienne est partie. Malgré tout, la boutique ne désemplit pas. Boy qui a beaucoup de relations en fait profiter Coco. Ses amies deviennent ses clientes. Leur nouvelle vie parisienne ne les empêche pas de passer le week-end à Royallieu même si Etienne jalouse un peu son ami, sans le montrer. A Paris, Boy a loué un appartement avenue Gabriel. Ils s’y installent tous les deux et le décorent luxueusement : paravents de Coromandel, laques noires brodées d’or. Toute sa vie, Gabrielle ne pourra se passer de ces meubles, symboles de son amour pour Boy.

Gabrielle admire cet homme qui a, selon elle, toutes les qualités : sportif accompli – champion de polo – intellectuel, il travaille beaucoup pour faire fructifier ses affaires, il est beau. « Il fut la plus grande chance de ma vie : j’avais rencontré un être qui ne me démoralisait pas […] il a su développer en moi ce qui était unique aux dépens du reste(11). » Boy la respecte et lui fait confiance. Il fait aussi son éducation : il l’emmène au théâtre, à l’Opéra, lui conseille des lectures. Peu à peu, Gabrielle prend de l’assurance. Toutefois, il est rare de les voir ensemble parmi « les gens du monde ». Arthur a-t-il honte de Gabrielle ? Sait-il d’où elle vient ? Quels sont ses projets envers elle ? Coco ferme les yeux. La boutique ne désemplit pas. Elle obtient aussi de coiffer Madeleine Forestier, le premier rôle au théâtre de Bel-Ami, adapté par Dorziat.

Juillet 1913. Deauville. Capel et Chanel profitent d’un week-end en amoureux. La station attire une clientèle très aisée. Capel propose à Coco d’y ouvrir une boutique, il la financera. Mais Gabrielle souffre de ses absences. Outre ses affaires qui l’appellent ailleurs, Boy n’a pas renoncé à ses plaisirs : disputer un match de polo ou conduire sa Daimler. De plus, le bruit court qu’il lui arrive de dîner en charmante compagnie chez Larue ou au Café de Paris. Gabrielle assure ne pas être jalouse, mais c’est sans doute pas orgueil. Elle a 30 ans. Elle est en train de prendre conscience qu’il y a de grandes chances que Boy ne l’épouse jamais. Une union avec une petite couturière sans fortune ni prestige sociale entacherait fortement son prestige. Un regret pour Coco : « J’aurais pu épouser Boy Capel. Je lui étais destinée. Nous étions faits l’un pour l’autre. Il m’adorait. Je l’adorais aussi. Qu’il soit là et qu’il m’aime, et qu’il sache que je l’aime, le reste n’avait plus d’importance(12). » Fini de rêver. Elle sait que Boy est très attaché à elle mais jamais il ne lui demandera sa main. Alors pour oublier, Gabrielle se plonge dans le travail.

Gagner son indépendance

La guerre est déclarée. Boy est mobilisé. Avant de partir, il lui donne un dernier conseil : ne pas fermer sa boutique de Deauville où Gabrielle s’installe le temps de la guerre, la ville étant réputée plus sûre que la capitale. En octobre, le danger s’est éloigné. Coco regagne la rue Cambon. Les clientes de l’été l’y ont suivie. Mais dans l’appartement de l’avenue Gabriel, elle se sent très seule. Arthur Capel est devenu officier de liaison du maréchal sir John French. Il ne peut pas prendre le risque de se faire tuer en revenant à Paris. En juillet 1915, Arthur Capel est nommé membre de la Commission franco-britannique chargée de l’importation du charbon en France. Il est définitivement hors de danger.

Avant de prendre ses nouvelles fonctions, Boy a quelques jours de permission. Il emmène Coco à Biarritz. C’est l’occasion pour eux de se retrouver mais aussi d’élaborer de nouveaux projets : une boutique Chanel à Biarritz. Boy de nouveau avance l’argent à Gabrielle. C’est un triomphe. Au bout de cinq mois, Coco confie la direction de l’atelier à sa sœur. Elle souhaite remonter à Paris parce que la maison mère Chanel s’y trouve mais aussi parce que Boy, depuis qu’il a obtenu son nouveau poste, est plus fréquemment à Paris. Elle sait aussi qu’Arthur succombe facilement à aventures sans lendemain. Alors, elle préfère être à ses côtés, pour veiller.

Une bonne nouvelle l’attend à Paris. Les comptes sont largement excédentaires. Elle est en mesure de rembourser Boy. Elle ne veut pas attendre. Enfin, elle a gagné son indépendance. Elle fait virer la somme sur le compte de Boy sans l’avertir. Un peu vexé par ce geste, il lui dira un jour : « Je croyais t’avoir donné un jouet, je t’ai donné la liberté(13). » Gagner son indépendance, c’est le plus important pour Gabrielle. Elle ne veut pas être entretenue : « Je ne saurai vraiment si je t’aime que lorsque je n’aurai plus besoin de toi(14) ! », lui dit-elle. Des années plus tard, elle dira : « MM. Balsan et Capel avaient eu pitié de moi ; ils me croyaient un pauvre moineau abandonné. En réalité, j’étais un fauve. J’apprenais peu à peu la vie, je veux dire, à me défendre contre elle(15). » Les deux hommes l’avaient sous-estimée.

Tandis que Gabrielle fait prospérer son affaire, la guerre continue. En mai 1917, Boy publie à Londres ses Reflections on Victory and a Project for the Federation of Government. En avance sur son temps ? L’ouvrage crée la surprise car la guerre n’est pas encore gagnée. Il obtient les honneurs dans le Times Literary Supplement. Boy se rend de plus en plus à Londres pour assurer la promotion de son livre. Durant ses séjours, il fréquente la « gentry », monde auquel ses origines l’empêchent d’appartenir. Gabrielle se sent seule à Paris, ne comprenant pas que Boy fasse passer ses obligations mondaines avant elle. C’est dans un de ces moments de solitude qu’elle décide de couper ses longs cheveux noirs qu’elle avait l’habitude de relever en une longue natte qu’elle enroulait autour de la tête. Plus tard, elle expliquera ce geste de manière floue : une explosion de son chauffe-eau à gaz qui, juste avant son départ pour l’Opéra, l’aurait couverte de suie et contrainte à couper une chevelure devenue imprésentable. Ce récit sera modifié au fil du temps, à force de le raconter. S’agit-il d’un mensonge ? Il y a de fortes chances. A-t-elle voulu punir Boy ? Est-ce pour marquer la fin d’une période ?

Le mariage de Boy

A la fin de l’année 1917, la situation militaire des Alliés est mauvaise. Les affaires de Coco, elles, sont au mieux. Elle achète pour 300 000 francs-or la villa de Biarritz, siège de sa succursale, dont elle était jusqu’alors locataire. Mais sa vie privée jette une ombre sur cette réussite professionnelle. Boy, ambitieux, est devenu un personnage important. Il fréquente de plus en plus la haute société anglaise. Alors qu’il rend visite à l’une de ses compatriotes, la duchesse de Sutherland, chargée d’organiser des services d’ambulances, il aperçoit une jeune femme, qu’il avait déjà remarquée à Londres. Il s’agit de Diana Lister, fille et belle-fille de lords. A peine mariée, elle s’est retrouvée veuve. Elle est douce, belle et fragile. Boy tombe sous le charme. Peut-être même l’aime-t-il ? Il tente sa chance et lui demande de l’épouser. Diana accepte. Enfin ! Il fait partie quasi officiellement de la « gentry ». Son mariage aura lieu en octobre 1918. Pour l’heure, ils se fiancent en mars. En outre, il est nommé secrétaire politique de la section britannique au grand Conseil de Versailles. Tout lui sourit. Mais que devient Coco ?

Boy sait qu’il doit lui annoncer la nouvelle. Comment lui dire ? Comment va-t-elle réagir ? Il rentre à Paris pour la voir. Face à elle, les mots lui manquent. Il ne peut pas. C’est Gabrielle qui va l’aider. A le voir devant elle, elle a deviné. Pas besoin d’en dire plus. Elle ne s’effondre pas devant lui. Si elle n’est pas de celle que l’on épouse, elle tient tout de même à garder la tête haute devant lui. Une fois seule, elle s’effondre. Elle pleure, pendant des heures. Même si au fond d’elle, elle savait que ça se terminerait comme ça, elle ne voulait pas le voir, ni l’entendre. Vivre le plus longtemps son amour de manière insouciante. Le réveil est d’autant plus brutal. Jamais elle ne sera sa femme. Elle n’a pas été retenue pour le rôle.

Pour autant, Arthur Capel n’envisage pas de quitter Gabrielle. Quand à elle, elle est trop éprise pour couper brutalement les ponts. Elle le comprend presque. Parce qu’ils ont un caractère semblable, un besoin de revanche sur le passé. Ils ont soif de réussite sociale. Coco aurait-elle fait le même choix ? Peut-être ? Gabrielle doit déménager. Elle ne peut plus habiter avec Boy. Elle loue un meublé près de l’Alma, au 46 quai de Billy. Sans doutes est-ce la décoration qui l’a fait choisir ce lieu : des miroirs dans l’alcôve et l’antichambre, un plafond laqué noir et un bouddha doré. Une façon de récréer sa vie d’avant avec Boy.

Pendant ce temps, la guerre continue. La capitale est bombardée le 23 mars 1918. Les Parisiens fuient. A l’été 1918, Gabrielle se rend à Deauville et à Biarritz pour surveiller ses affaires. Boy s’est éloignée d’elle. Elle reprend progressivement sa liberté. Surtout que les prétendants ne manquent pas. La situation militaire des Alliés finit par s’améliorer pour se renverser. En août et en septembre, deux offensives libèrent le territoire français. Le 11 novembre, c’est l’armistice. Paris revit.

Le chiffre d’affaires de Chanel s’accroît encore et toujours. Elle est désormais à la tête d’une fortune très importante. Mais pour Coco, l’heure n’est pas à la fête. Sa réussite a un goût amer. Boy n’est pas à ses côtés. Elle a de nouveau déménagé, mais cette fois-ci à l’extérieur de Paris, probablement sur les conseils de Boy. Elle s’installe à Rueil, à proximité de la Malmaison, résidence de Joséphine de Beauharnais jusqu’en sa mort en 1814. La villa jouit d’une vue imprenable sur Paris et d’un parc bien entretenu. Quelles sont les intentions cachées de Boy ? Veut-il éloigner sa maîtresse pour continuer à la fréquenter en toute discrétion ?

Après son mariage en octobre 1918, Boy revient à Paris. Il revoit Gabrielle. Avec elle, il est toujours le même. Mais les deux amants doivent désormais vivre cachés. Le tout Paris ne les voit plus main dans la main. Gabrielle vit mal ce statut de maîtresse. Elle n’a plus rien à cacher maintenant qu’elle est reconnue professionnellement. Mais elle l’aime. Alors, elle subit.

Quant à Arthur Capel, son mariage commence à l’ennuyer. Certes, il est parvenu à satisfaire ses ambitions sociales et politiques. Mais il a sacrifié sa vie privée. Le jeu en valait-il la chandelle ? Il est trop tard pour revenir en arrière. Sa femme est enceinte. Il doit assumer ses responsabilités de père. Sa fille naît en avril 1919, Clemenceau en est le parrain.

L’accident

A la fin du mois de septembre, Gabrielle, qui a désormais un nom dans la haute couture, décide de déménager ses ateliers. Elle quitte le 21 rue Cambon pour s’installer au 31, qui restera le « sanctuaire » de la maison Chanel. Si elle souffre de sa relation avec Boy, une nouvelle amie est là, Misia Sert. Elle lui fait connaître l’avant-garde culturelle : Diaghilev, Stravinsky, Picasso, Dali, Cocteau, Reverdy … Coco avoue : « Sans Misia, je serais morte idiote ».

Le 22 décembre 1919. Rueil. Villa La Milanaise. Il est quatre heures du matin. Les pneus d’une voiture crissent dans l’allée qui mène à la maison. Un homme en sort, coure jusqu’à la porte où il sonne sans fin pour réveiller Joseph, le valet de chambre de Coco. Une visite à une heure si tardive ne présage rien de bon. Joseph se penche vers la fenêtre et interpelle l’homme resté sur le perron. Il s’appelle Léon Laborde et vint annoncer qu’Arthur Capel a eu un accident. Joseph le fait entrer au salon, insistant pour que l’on annonce cette terrible nouvelle que le lendemain à Mademoiselle Chanel. Il sait qu’elle va être anéantie. Mais Léon Laborde insiste. Non, ça ne peut attendre. Que s’est-il passé ? Boy a quitté Coco la veille pour se rendre en voiture à Cannes où l’attend sa femme. Ils doivent passer les fêtes de Noël en famille. A cette époque, il fait compter entre 18 et 20 heures de trajet. Entre Fréjus et Saint-Raphaël, à quelques kilomètres de Cannes, un pneu éclate, la voiture quitte la route. Le chauffeur est légèrement blessé mais Boy, victime d’une fracture du crâne, meurt sur le coup.

Gabrielle est en état de choc. Elle ne réalise pas qu’elle ne reverra plus jamais Boy vivant. Elle veut que Laborde l’emmène immédiatement sur les lieux de l’accident. Le jour se lève. Ils prennent la route : Laborde, le chauffeur de Laborde et Coco. Les deux hommes se relaient au volant. Ils arrivent enfin à trois heures du matin. Ils retrouvent Bertha, la sœur de Boy. Son corps a déjà été mis en bière. Coco ne le reverra pas. Les funérailles doivent avoir lieu à Fréjus, elle n’ira pas. Epuisée, elle s’assoupit dans un fauteuil. Puis dès l’aube, elle demande à se rendre sur les lieux de l’accident. Le chauffeur qui l’y mène témoigne : « Elle fait le tour de la voiture ou de ce qu’il en reste … touche à tâtons la ferraille à demi calcinée qui exhale encore une odeur de caoutchouc brûlé. Alors, enfin, assise sur le bas-côté, elle peut pleurer, pendant des heures. […] Elle vient de perdre le seul homme qu’elle aura jamais aimé(16). »

Comment va-t-elle continuer à vivre sans Boy ? Coco quitte La Milanaise. Trop de souvenirs. Elle s’installe à Garches, à la villa Bel Respiro qu’elle achète fin mars 1920. Au lendemain de la mort de Boy, Coco se cloître à La Milanaise et fait immédiatement redécorer sa chambre à coucher. Elle fait retapisser tous les murs en noir et le plafond de sa chambre. Elle fait changer les rideaux, les draps… en noir. Elle dira plus tard : « Cette mort fut moi un coup terrible. Je perdais tout en perdant Capel(17). » Les souvenirs reviennent. Les bons mais aussi d’autres, douloureux. « Elle se revoit dans sa chambre, à la clinique où l’avait emmenée une fausse couche. Le chirurgien n’avait rien pu faire. Elle n’aurait pas d’enfant de Boy. […] Tout cela, semble-t-il à cause d’un avortement pratiqué à Moulins et où l’intervention, faite des conditions désastreuses, avait entraîné des séquelles sans doute irrémédiables (18). »

Mais au bout d’un moment, Coco étouffe dans cet univers confiné, dans son tombeau. Elle doit se reprendre. Quelques semaines après la mort de Boy, Gabrielle apprend que son amant lui a légué 40 000 livres sur une fortune estimée à 700 000. Coco reprend le travail, des heures entières pour ne pas penser au drame. Elle se terre dans sa villa de Garches, fait repeindre les volets en noir. Gabrielle Chanel a 36 ans. D’autres hommes passeront dans sa vie. Mais elle refusera toujours d’être la femme de quelqu’un. Jamais elle ne se mariera.

Notes :

  • (1) CHARLES-ROUX (Edmonde), L’Irrégulière. L’itinéraire de Coco Chanel, Le Livre de Poche, 8ème édition, 2008, p. 128.
  • (2) GIDEL (Henry), Coco Chanel, J’ai lu, 2002, p. 67.
  • (3) GIDEL (Henry), Coco Chanel, J’ai lu, 2002, p. 68.
  • (4) CHARLES-ROUX (Edmonde), L’Irrégulière. L’itinéraire de Coco Chanel, Le Livre de Poche, 8ème édition, 2008, p. 151.
  • (5) GIDEL (Henry), Coco Chanel, J’ai lu, 2002, p. 70.
  • (6) CHARLES-ROUX (Edmonde), L’Irrégulière. L’itinéraire de Coco Chanel, Le Livre de Poche, 8ème édition, 2008, p. 160.
  • (7) FIEMEYER (Isabelle), Coco Chanel. Un parfum de mystère, Petite bibliothèque Payot, 2004, p. 43.
  • (8) MORAND (Paul), L’Allure Chanel, Hermann, 1976. Cité par Henry Gidel, op. cit., p. 83.
  • (9) HAEDRICH (Marcel), Coco Chanel, Gutenberg, 2008, p. 63.
  • (10) HAEDRICH (Marcel), Coco Chanel, Gutenberg, 2008, p. 56.
  • (11) MORAND (Paul), L’Allure Chanel, Hermann, 1976. Cité par Henry Gidel, op. cit., p. 91.
  • (12) HAEDRICH (Marcel), Coco Chanel, Gutenberg, 2008, p. 63.
  • (13) GIDEL (Henry), Coco Chanel, J’ai lu, 2002, p. 117.
  • (14) HAEDRICH (Marcel), Coco Chanel, Gutenberg, 2008, p. 63.
  • (15) GIDEL (Henry), Coco Chanel, J’ai lu, 2002, p. 117.
  • (16) GIDEL (Henry), Coco Chanel, J’ai lu, 2002, p. 152.
  • (17) GIDEL (Henry), Coco Chanel, J’ai lu, 2002, p. 154.
  • (18) GIDEL (Henry), Coco Chanel, J’ai lu, 2002, p. 155.

Bibliographie :

  • FIEMEYER (Isabelle), Coco Chanel. Un parfum de mystère, Petite bibliothèque Payot, 2004.
  • GIDEL (Henry), Coco Chanel, J’ai lu, 2002.
  • HAEDRICH (Marcel), Coco Chanel, Gutenberg, 2008.
  • LEBRUN (Jean), Notre Chanel, Pluriel, 2016.
  • MORAND (Paul), L’Allure Chanel, Hermann, 1976.
  • PONCHON (Henrie), L’enfance de Chanel, Bleu Autour, 2016.

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