« Je ne serai pas arrivée là si… » : 30 femmes puissantes racontent

A trente femmes, Annick Cojean a lancé ce petit bout de phrase : « Je ne serai pas arrivée là… « . La question est vertigineuse. Qu’est-ce qui m’a faite, défaite, marquée, orientée, bouleversée et sculptée ? Juliette Greco, Delphine Horvilleur, Joan Baez, Asli Erdoğan, Laura Flessel… Elles ont accepté ce rendez-vous, avec elle-même, avec leur mémoire. Elles ont joué le jeu de l’introspection, parfois douloureuse quand il s’agit de se souvenir de l’enfance, de sa famille, de l’exil.

Ces interviews, Annick Cojean les a d’abord recueillies dans le cadre d’un rendez-vous hebdomadaire pour La Matinale du Monde avant d’en faire un livre. Elle a choisi trente femmes qui ont imposé leur voix dans un monde dont les règles sont forgées par les hommes, qui se sont battues dans des univers machistes, bourrés de préjugés à l’égard des femmes debout.

Si les parcours de ces femmes sont évidemment très différents, ils ont pourtant des points communs : la violence, la perte, l’amour des parents aussi, le travail. Elles en ont tiré une force incroyable.

L’anéantissement du corps

Ce qui m’a interpellé dans ces interviews, c’est le nombre de femmes qui ont subi des violences, notamment enfant. Au fil de la lecture, la violence perd son caractère exceptionnel, le lecteur semble accepter que cela fasse partie de l’histoire de ces femmes. Ainsi, Amélie Nothomb révèle à avoir été agressée sexuellement à l’âge de 12 ans : « Ce qui m’est arrivé à douze ans était une dégradation. Et la dégradation demeure à tout jamais. Elle explique cette fragilité immense qu’il me faut vaincre tous les matins et la nécessité vitale d’écrire qui en résulte ».

Virginie Despentes, elle, a été violée à l’âge de 17 ans, après un virée à Londres, en rentrant en auto-stop : « C’est d’une violence inouïe. Mais je ferai comme la plupart des femmes à l’époque : le déni » , raconte-t-elle. « Et ça me constitue. Le viol est présent dans presque tous mes romans, nouvelles, chansons, films. Je n’y peux rien ».

Asli Erdoğan, romancière turque, a été plongée dès sa plus tendre enfance dans un univers de violence et de peur. « A 4 ans, je connaissais la signification des mots « torture », « prison », « communisme » ». Elle fera deux tentatives de suicide, sera emprisonnée pour avoir exercé son métier de journaliste.

Eve Ensler, auteur des Monologues du vagin, a connu les viols, les coups, les humiliations infligés par son père. « J’ai grandi dans la tristesse, la colère et la rage ». Une douleur qu’elle transcendera en s’inscrivant dans son temps, celle de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis.

Toutes ont relevé la tête, serré les dents, défendu leur liberté.

Mères aimantes ou indifférentes

Certaines de ses femmes ont eu des mères aimantes, des rôles-modèles qui les ont poussées à se dépasser. Nicole Kidman raconte que sa mère « était résolue à ce que ses deux filles aient les chances qu’elle n’avait pas eues. Elle me disait toujours « N’accepte jamais moins que ce qui serait juste » ». Hélène Grimaud ne serait pas arrivée là sans l’amour inconditionnel de ses parents. « C’est crucial pour avoir confiance en soi, développer son potentiel et ressentir l’espoir ».

Shirin Ebadi, avocate iranienne, prix nobel de la paix, a eu des parents ouverts et tolérants à l’égard des autres. « J’ai appris avec eux à respecter toutes les religions. Ce sont eux qui m’ont aussi enseigné le féminisme en ne faisant aucune différence entre mon frère et les trois filles de la famille ».

D’autres femmes ont eu des mères absentes, peu maternelles, voire méchantes ! La mère de Juliette Greco ne l’aimait pas. : « Elle m’a dit un jour que j’étais le fruit d’un viol… Elle m’a aussi dit que j’étais un enfant trouvé. Elle avait la haine. La hargne. C’est traumatisant, et ça vous bloque une vie. Sans doute étais-je en effet, le fruit d’un viol par son mari ». « J’en gare une douleur toujours présente même si je garde aussi pour elle une immense admiration » . Résistante, elle a été arrêtée, elle n’a jamais parlé. Puis elle est entrée dans l’armée et a fait l’Indochine. « C’était un héros. Pas une mère ».

Agnès B. n’ a jamais été complice avec sa mère. « A 4 ans, elle a demandé qu’on la vouvoie. J’’ai alors vouvoyé ma mère et je n’ai jamais pu lui dire quelque chose de personnel ».

A force de travail

Ces femmes ont énormément travaillé pour se frayer un chemin et atteindre leur rêve. C’est ce dont est le plus fière Juliette Greco. « J’ai fait des choix difficiles, jamais commerciaux. Et je suis restée libre ! Incorruptible ! » Leur succès, leur carrière, leur impact dans tel ou tel domaine, elles ne le doivent qu’à elles-mêmes.

Elle sont toujours confrontées au sexisme, à la misogynie. Ainsi, Delphine Horvilleur, l’une des trois femmes rabbins en France, raconte qu’à son retour en France, elle intègre une grand synagogue dans le 15e arrondissement. Elle est alors enceinte de huit mois. Elle croise un membre du consistoire qui lui lance : « Bonne installation. Et bon accouchement car c’est ça qui compte dans la vie d’une femme ! ». « Vous voyez le niveau de misogynie ? On renvoie toujours la femme à son utérus ».

Mais jamais elles n’ont cessé de se battre, de défendre leurs droits, leur liberté. Ces trente femmes sont des modèles, des combattantes, des femmes inspirantes.

Annick Cojean, Je ne serai pas arrivée là si…, Le livre de poche, 2019.